Dans un monde où tout se partage mais où rien ne semble durable, Je suis Romane Monnier explore avec une justesse troublante la solitude paradoxale de l’ère numérique. Ghosting, applications de rencontre, dépendance aux écrans : Delphine de Vigan dissèque les micro-fractures de nos vies hyperconnectées, ces gestes devenus banals qui finissent pourtant par nous fissurer. Mais au cœur du roman se loge une interrogation plus vertigineuse : dans cette prolifération de traces et d’images, où se cache le vrai ? Le vrai lien, le vrai souvenir, la vérité de soi. Un texte profondément contemporain, lucide sans être cynique, qui nous regarde et nous concerne tous — et qui, pour cela, s’impose comme un véritable coup de cœur.
L’un des romans les plus attendus de la rentrée littéraire de janvier, publié chez Gallimard, Je suis Romane Monnier s’est rapidement imposé comme un véritable succès en librairie. Attendu, scruté, commenté, le roman confirme la place singulière qu’occupe Delphine de Vigan dans le paysage littéraire contemporain : celle d’une autrice capable de capter les fractures intimes de son époque.
Au cœur du récit, Romane Monnier, une femme de 29 ans. Une femme d’aujourd’hui : connectée, autonome, familière des applications de rencontre, habituée aux échanges numériques qui rythment nos existences. Un soir, à la terrasse d’un café, un événement banal vient fissurer le réel : son téléphone est échangé — ou confondu — avec celui d’un homme.Thomas, un homme plus âgé qu’elle, père célibataire. Le lendemain, Thomas se réveille avec le téléphone de Romane dans sa poche. Le sien a disparu.
Romane, elle, ne cherche pas à récupérer son appareil. Au contraire : elle lui laisse le code. Elle lui laisse l’accès. Puis elle disparaît. Ce geste est au cœur du roman. Car aujourd’hui, abandonner son téléphone, ce n’est pas perdre un objet. C’est laisser derrière soi la cartographie entière de son existence : messages, photos, historiques, conversations, silences. C’est livrer son intimité la plus brute.
Thomas, d’abord perplexe, commence à explorer cette mémoire numérique. Non par voyeurisme, mais par nécessité : comprendre qui était Romane. Comprendre pourquoi elle a choisi l’effacement.
À partir de là, Delphine de Vigan construit un récit à la frontière de l’enquête intime et de la réflexion contemporaine. Ce n’est pas seulement l’histoire d’une disparition. C’est celle d’une identité déposée dans un appareil. D’une vie contenue dans des données. D’une femme qui choisit, peut-être, de se soustraire au regard permanent.
Applis de Rencontre, Ghosting, Love Bombing, Breadcrumbing, Future Faking… l’époque des « ings »
– Est-ce qu’il suffit de donner des noms à tous ces trucs pour s’en protéger, pour s’en prémunir ?
– Nommer, c’est déjà une manière d’appréhender les choses.
Aujourd’hui, nous avons un mot pour chaque désillusion. Ghosting. Love bombing. Breadcrumbing. Future faking… Ces termes circulent avec une facilité presque rassurante, comme si le fait d’identifier la mécanique suffisait à la neutraliser. Dans Je suis Romane Monnier, ces ings ne sont pas le sujet principal. Ils sont des indices. Des micro-fractures. Les symptômes d’un malaise plus vaste.
Les applis de rencontre, que Romane connaît bien, donnent d’abord l’illusion d’un champ infini. « Le champ d’exploration paraît si vaste… » écrit-elle dans son journal intime. L’excitation précède le dégoût. La sensation de liberté se transforme en impression de casting permanent. Il faut choisir ses photos, rédiger son argumentaire, tenir la promesse de son avatar. La rencontre virtuelle oblige à créer un personnage. À en assurer la cohérence. À maintenir la continuité d’un rôle, même lorsque celui-ci sonne faux.
La rencontre virtuelle, plus encore que la « vraie » rencontre, nous oblige à créer un personnage. C’est drôle tant qu’il s’agit de choisir ses meilleures photos et de rédiger son argumentaire. Mais ensuite il nous faut tenir la promesse, la distance, assurer la continuité de l’avatar : la fille cool et libérée, le mec sérieux, l’aventurier bronzé, la nana pas prise de tête… Malgré soi, rentrer dans les cases du stéréotype. Jouer des dialogues éculés ou tenter d’improviser, au risque du désastre. Bref, choisir son registre et s’y tenir, même si cela sonne faux.Car bien sûr, ça crisse, ça grince, ça coince.
Ou bien il faut se taire et se contenter des corps.
Ce que j’avais fait.
Delphine de Vigan, Je suis Romane Monnier, Gallimard, 2026.
Et ce qui se joue là dépasse la simple déception sentimentale. C’est toute une existence qui passe par l’écran. Toute une identité qui se compose, se retouche, se publie. Les ings blessent, certes. Mais ce qui use profondément, c’est le flux. L’impossibilité de sortir du circuit. La numérisation continue des émotions, des rencontres, des souvenirs. « Je n’en peux plus de ces flux continus (…) Voilà ce que nous avons perdu : la satisfaction d’avoir terminé. »
Ce n’est pas seulement l’amour qui devient fragile. C’est le temps lui-même. Plus de fin. Plus de clôture. Plus d’arrêt. Les sites de rencontre, le ghosting, les promesses excessives ne sont que les manifestations visibles d’un phénomène plus large : une dépendance au numérique qui transforme le lien en donnée et l’intimité en trace.
Écrans, Flux et Saturation : la Vie sous Notification
Dans le métro, « tous ces visages penchés sur leur téléphone ». Les écrans « caressés de droite à gauche », les regards fixés vers le bas. La scène est devenue ordinaire. Elle ne choque plus. Elle décrit pourtant un basculement : la disparition progressive du monde immédiat au profit du flux. La « succession infinie des images » — danses, guerres, témoignages, publicités — se mêle sans hiérarchie. Tout se vaut. Tout se succède. Tout s’absorbe. Les conversations deviennent silencieuses, menées du bout des doigts, dans « l’illusoire intimité des casques et des écouteurs ».
Il paraît qu’avant, les gens lisaient des livres ou s’observaient. Je ne m’en souviens pas. Parfois je fixe quelqu’un, longtemps, juste pour croiser un regard. […] Voilà de quoi j’ai peur : passer les cinquante prochaines années en jogging fatigué, avachie sur un canapé, la nuque cassée en deux, les yeux rivés sur un écran, la tête saturée d’images insoutenables et de vérités alternatives.
Delphine de Vigan, Je suis Romane Monnier, Gallimard, 2026.
Ce n’est pas seulement une crainte individuelle. C’est la projection d’une existence absorbée par le flux. Une vie vécue à travers des images plutôt qu’à travers l’expérience. Il ne s’agit pas seulement d’un constat technologique, mais d’une modification du regard. De l’attention. Du rapport à l’autre. Le smartphone n’est plus un outil : il devient médiation permanente. Filtre constant entre soi et le monde. Et derrière cette saturation, une autre angoisse surgit. Nous laissons des traces partout, tout le temps. Messages. Photos. Géolocalisations. Historique. Données. Cette accumulation produit un paradoxe vertigineux : à force de tout conserver, que restera-t-il réellement ? Comment distinguer l’essentiel dans la masse ?
Thomas pense à l’abondance des traces qu’il laisse malgré lui, que chacun laisse derrière soi, à leur volume exponentiel, ces traces parmi lesquelles il sera difficile d’isoler ce qui importe, ce qui fait sens, ce qui tient lieu de souvenir et mérite d’être transmis
Delphine de Vigan, Je suis Romane Monnier, Gallimard, 2026.
Chercher le Vrai
Ce qui traverse le roman, plus profondément encore que la solitude numérique, c’est une inquiétude presque primitive : comment savoir ? Romane ne cherche pas à démasquer un mensonge précis. Elle cherche un point d’appui. Quelque chose qui ne vacille pas.
Un jour il nous faut pouvoir choisir, décider de croire telle ou telle version, pour pouvoir grandir, se construire. On ne peut pas rester dans le flou, dans l’incertitude… ça tue.
Delphine de Vigan, Je suis Romane Monnier, Gallimard, 2026.
Cette phrase ne dit pas que la vérité est accessible. Elle dit qu’elle est nécessaire. On ne peut pas vivre durablement dans la suspension. Il faut croire une version. En adopter une. S’y tenir. Même imparfaite. Mais l’époque complique ce geste. Roman Monnier a l’impression que tout est faux. Tout est fabriqué.
La vie, les rapports avec les gens… Même moi, je sonne faux. Ce doute n’a rien de spectaculaire. Il est diffus. Il infiltre les échanges ordinaires. Les discussions avec les amis, avec les parents, avec les amants. Il naît de cette sensation que tout est légèrement rejoué. La plupart des gens adaptent leur discours à leur interlocuteur (…) parce qu’ils ne jouent pas le même personnage. Nous parlons différemment selon la personne en face de nous. Nous ne racontons pas exactement la même histoire. Nous modulons les détails. Nous insistons ailleurs. Nous oublions certaines aspérités. Et parfois, nous finissons par ne plus savoir quelle version nous habite réellement.
Romane pousse alors le geste jusqu’à l’obsession : elle enregistre. Elle archive. Elle réécoute. Elle cherche « ce qui grince, ce qui grésille ». Elle veut saisir le moment précis où le récit dévie. Il y a dans ce geste une tentation très contemporaine : celle de croire que la captation brute — la bande-son, l’enregistrement — serait plus fiable que la mémoire.
J’aime cette idée qu’il reste une trace de ce qui a eu lieu, qui n’est ni une interprétation, ni un ressenti, mais une captation du réel, pour l’instant incontestable.
Delphine de Vigan, Je suis Romane Monnier, Gallimard, 2026.
Pour l’instant. Le roman insiste sur cette fragilité. Même la trace ne garantit rien. Elle isole un fragment. Elle coupe le contexte. Elle ne restitue ni l’intention ni le tremblement. Alors que reste-t-il ? Peut-être seulement cela : accepter que le réel n’est jamais pur, jamais totalement limpide. Qu’il se compose de versions, d’angles, de reprises. Et qu’il nous faut pourtant choisir un fil conducteur pour ne pas nous perdre.
Dans Je suis Romane Monnier, la quête du vrai n’aboutit pas à une révélation. Elle expose un malaise très contemporain : vivre dans un monde où tout peut être rejoué, reformulé, réenregistré — et tenter malgré tout de tenir une ligne intérieure.
Un Hommage à Ceux qui Disparaissent
Dans Je suis Romane Monnier, Delphine de Vigan ne fait pas de la disparition un événement. Elle en fait une atmosphère. Quelque chose qui se dépose, qui s’installe, qui finit par peser sur les gestes les plus ordinaires.
Il y a Pauline, bien sûr — et ce qu’elle représente : une absence qui n’a pas besoin de s’expliquer pour être violente. Il y a Romane, dont la disparition n’est pas seulement une affaire d’intrigue, mais une manière de dire : on peut sortir du champ. S’éteindre sans bruit. Se soustraire au regard des autres, au flux, à la narration.
Et puis il y a Thomas, ce personnage qui, à mesure qu’il s’approche d’elle, mesure aussi ce que cela coûte de rester dans le monde, dans la norme, dans le rôle. Chez lui, ce n’est pas la disparition qui frappe d’abord, c’est ce décalage : cette sensation d’être légèrement à côté, et de savoir très bien que le monde ne vous attend pas. Le roman le dit avec une précision glaçante : il connaît ce risque de marcher droit devant soi, au risque de se perdre.
Dans ce livre, on comprend que disparaître ne commence pas par un geste radical. Ça commence par une fatigue. Une impossibilité à tenir le personnage. Une lassitude à continuer d’expliquer, d’ajuster, de faire semblant que tout s’emboîte. Ça commence par cette vérité intime qu’on n’ose pas toujours dire aux proches — et qu’on lâche, parfois, à des inconnus, parce que c’est plus simple, parce qu’il n’y a pas d’après.
« Dire le plus sombre à des gens qu’on ne reverra jamais. » Cette phrase-là, on la lit comme un aveu d’époque. On confie en accéléré. On se déverse dans des espaces où personne ne vous retient, où personne ne vous suivra. Et c’est peut-être ce qui rend la chose si triste : la parole circule, mais elle n’ancre pas. Elle passe.
Alors oui, ce roman est aussi un miroir de notre hyperconnexion — mais ce que nous emportons, c’est surtout ce regard posé sur ceux qui s’effacent. Sans pathos. Sans explication forcée. Avec une sorte de délicatesse lucide. Delphine de Vigan n’écrit pas sur la chute : elle écrit au bord, là où l’on hésite encore, là où tout peut basculer ou se reprendre.
Et c’est là, pour nous, que le livre devient un hommage : à ceux qui disparaissent un jour — et à ceux qui restent, avec cette question muette qui ne se formule pas toujours, mais qui serre la gorge.
