L’Encrier : le rendez-vous des primo-romanciers

Chaque premier roman est une traversée solitaire. Pourtant, certains choisissent d’en faire une aventure collective. Avec L’Encrier, Hugo Buton a imaginé un rendez-vous mensuel consacré aux voix émergentes : un live, un premier roman, une rencontre. Derrière ce projet, une conviction simple mais rare – la littérature vit aussi dans l’échange, dans l’écoute et dans ces espaces où les auteurs débutants peuvent enfin être entendus. CaféLitté a accueilli son fondateur pour une conversation autour des coulisses de L’Encrier, de la place des primo-romanciers aujourd’hui et de cette envie de créer, chaque mois, un lieu où les livres deviennent des rencontres humaines.


À quel moment avez-vous ressenti le besoin de créer L’Encrier, et quelle était l’idée de départ derrière ce projet ?

H.B. L’Encrier est un projet que j’ai lancé durant l’été 2022. Avant cela, j’avais créé un petit média d’actualité, Juge de l’actu, avec l’envie de proposer un regard plus nuancé sur certains sujets peu traités par les médias traditionnels. Mais très vite, je me suis rendu compte que l’actualité était un terrain extrêmement politique, parfois épuisant, et je ne me sentais pas légitime à traiter ces sujets sur le long terme, d’autant plus que je n’ai pas de formation journalistique.

En revanche, cette première expérience m’a donné goût à la création et à la gestion d’un média. Je me suis alors demandé comment rendre cette aventure plus personnelle et plus vivante. La réponse s’est imposée assez naturellement : la littérature.

À ses débuts, L’Encrier fonctionnait comme une plateforme de publication pour de jeunes auteurs encore inédits. Chaque semaine, nous partagions des textes de fiction, de poésie ou des écritures plus romanesques. Puis, progressivement, le projet s’est structuré autour de plusieurs rubriques : des articles sur l’histoire de la littérature, des chroniques littéraires, tout en continuant à publier des créations originales. Ce sont justement ces chroniques qui ont transformé L’Encrier. Nous avons commencé à nous intéresser exclusivement aux premiers romans, puis à inviter les auteurs en direct sur Instagram pour prolonger les échanges autour de leurs livres. Très vite, je me suis rendu compte que ce qui me passionnait le plus, c’était cette discussion brute avec les écrivains.

Quand j’ai commencé à travailler à l’Institut du monde arabe, j’avais moins de temps pour développer toutes les rubriques du média. J’ai donc choisi de conserver l’exercice qui me semblait le plus vivant et le plus sincère : les rencontres avec les primo-romanciers.

Aujourd’hui, L’Encrier est devenu un rendez-vous mensuel centré sur ces échanges. Mon ambition est d’en faire un véritable espace de découverte pour les nouveaux auteurs. Ce que j’aime dans le format du live, c’est justement son côté vivant, immédiat, sans filtre. Il y a les imprévus du direct, les problèmes de connexion, les hésitations, les moments spontanés… Rien n’est monté. Une fois le live terminé, il est republié tel quel. Et je crois que cette authenticité crée une forme de proximité très rare avec les écrivains.

Sur quels critères repose la sélection des primo-romanciers que vous recevez dans L’Encrier ? Est-ce d’abord une question de coup de cœur littéraire ou de sensibilité personnelle ?

H.B. Les critères de sélection varient beaucoup. Il arrive qu’un roman me touche immédiatement et que j’aie envie d’en parler parce que j’ai réellement aimé la lecture. Mais il y a aussi une grande part d’intuition et de feeling.

Avec le temps, j’ai créé des liens avec plusieurs maisons d’édition qui m’envoient régulièrement des communiqués de presse et des premiers romans. Parfois, ce n’est même pas encore le livre lui-même qui m’interpelle, mais un sujet, une quatrième de couverture, une atmosphère ou une promesse narrative.

Il y a néanmoins certains thèmes vers lesquels je vais moins aujourd’hui, notamment l’autofiction lorsqu’elle aborde des expériences très traumatiques ou intimes. Ce sont parfois d’excellents livres, mais je trouve que la frontière devient alors très fine entre la critique littéraire et le regard porté sur l’histoire personnelle de l’auteur. Et cela peut devenir délicat.

L’esprit de L’Encrier reste avant tout bienveillant. Le but n’est jamais de faire une critique négative en direct. Même lorsqu’un roman me convainc moins, je considère que ce qui me dérange dans une lecture peut souvent devenir une matière intéressante pour la discussion.

Si, par exemple, je trouve qu’un roman contient énormément de personnages, au lieu d’en faire un reproche, je préfère interroger l’auteur sur ce choix : pourquoi cette multiplicité de figures ? Qu’est-ce qu’elle apporte au récit ? Finalement, ce sont souvent ces interrogations qui donnent naissance aux échanges les plus intéressants.

Hugo Buton, fondateur de L’Encrier. © CaféLitté, 2026. Tous droits réservés.

Y a-t-il un premier roman récent qui vous a particulièrement marqué, et à l’inverse, certaines tendances littéraires auxquelles vous êtes aujourd’hui moins sensible ?

Le dernier premier roman que j’ai beaucoup apprécié est celui de Christopher Laquieze, La Rosa Perdida, qui est aussi influenceur et chroniqueur littéraire, avec une approche très autodidacte de la littérature et de la philosophie. Le roman se déroule dans un village fictif d’Amérique latine et explore, à travers ses habitants, les différents régimes dictatoriaux qui se sont succédé en Amérique du Sud. On y retrouve cette idée de résistance face au pouvoir, mais aussi une réflexion sur la peur, la mémoire et la violence politique.


Vous pouvez également découvrir l’entretien de CaféLitté avec Christopher Laquieze autour de son roman.


Mais si je pense à un premier roman qui m’a durablement marqué, je citerais aussi La Mort heureuse d’Albert Camus. Ce n’est pas son premier roman publié, puisqu’il est paru à titre posthume, mais c’est bien son premier roman écrit. Ce que je trouve fascinant dans ce texte, c’est qu’on y voit déjà apparaître tout ce qui fera ensuite la force de son œuvre : le roman philosophique, la réflexion sur l’absurde, mais aussi cette manière très singulière de faire naître de grandes idées à partir de scènes extrêmement simples.

On perçoit également certaines maladresses narratives, des longueurs, des hésitations stylistiques. On comprend presque, en le lisant, comment Albert Camus a ensuite affiné son écriture jusqu’à L’Étranger.

À l’inverse, s’il y a une tendance littéraire à laquelle je suis aujourd’hui moins sensible, ce serait probablement l’autofiction. C’est d’ailleurs aussi pour cette raison que j’ai choisi de ne pas vraiment intégrer ce genre littéraire dans L’Encrier. Pourtant, ce sont parfois des récits très forts, très marquants humainement. Ce n’est absolument pas une critique de leur valeur littéraire. C’est davantage une sensibilité personnelle.

Ce que j’aime profondément dans la littérature, c’est la capacité d’un écrivain à s’extraire de lui-même pour inventer un monde, raconter une histoire qui n’est pas forcément la sienne, décrire d’autres êtres, d’autres réalités, d’autres sensibilités. J’aime cette volonté d’aller vers l’extérieur, vers les autres, cette capacité à observer et à construire des personnages, des univers, des rapports humains. C’est quelque chose qui me touche particulièrement en tant que lecteur.

Hugo Buton, fondateur de L’Encrier. © CaféLitté, 2026. Tous droits réservés.

Et plus largement, quels sont les auteurs et les œuvres qui ont façonné votre rapport à la littérature ?

H.B. Je suis finalement devenu lecteur assez tardivement. C’est vraiment à l’université que je me suis mis à lire de manière intense. Quand j’ai commencé, j’avais cette impression de devoir rattraper un temps perdu, de découvrir toutes ces œuvres dont on parlait au lycée et auxquelles je ne m’étais jamais réellement intéressé.

Je me suis alors plongé dans les grands classiques de la littérature française, et certains auteurs ont eu un impact très fort sur moi. Il y a notamment Émile Zola, avec Germinal, Thérèse Raquin ou encore L’Œuvre. Ce sont des romans vers lesquels je ressens toujours le besoin de revenir dès que j’ai un peu de temps libre. Parmi les classiques, Albert Camus occupe aussi une place essentielle. Sa pensée autour de l’absurde est quelque chose auquel j’adhère profondément, autant sur le plan littéraire que philosophique.

Et puis il y a un livre qui m’a particulièrement marqué par sa qualité d’écriture : Si le grain ne meurt d’André Gide. C’est assez paradoxal, parce que je viens justement d’expliquer que je suis moins sensible à l’autofiction, alors qu’ici nous sommes dans une œuvre profondément intime. Mais dans ce texte, il y a une puissance littéraire, une précision dans l’écriture et une manière d’évoquer les relations familiales — notamment celles qu’il entretient avec ses parents — qui m’ont profondément touché.

Quelles sont les ambitions de L’Encrier pour l’avenir proche ?

Mon ambition première est que L’Encrier devienne un véritable rendez-vous pour les primo-romanciers, un espace où chacun pourrait venir parler de son livre librement, sans craindre le jugement. Je trouve qu’il est particulièrement difficile de publier un premier roman et de s’exposer immédiatement à des critiques parfois très dures. J’en discutais récemment avec un influenceur littéraire au Salon du livre, et nous étions entièrement d’accord sur ce point.

J’aimerais que L’Encrier soit une sorte de refuge bienveillant, un lieu où les primo-romanciers puissent avant tout trouver un espace de parole. L’idée n’est pas de juger un livre, mais de permettre à son auteur d’exister à travers lui, de raconter sa démarche, ses doutes, ses inspirations et ce qui l’a conduit à écrire.

Capture d’écran d’un live de L’Encrier autour du premier roman de Thibault Daelman, animé par Hugo Buton aux côtés des chroniqueuses @flo_herisson et @margot.et.ses.livres.

C’est d’ailleurs l’un des principes fondateurs de L’Encrier : laisser la plus grande place possible à l’écrivain. Lorsque je prépare des lives avec un chroniqueur ou une chroniqueuse, nos interventions restent très courtes. Nous posons simplement des questions pour ouvrir la discussion, mais nous veillons à ne jamais monopoliser la parole. À l’inverse, l’auteur peut prendre tout le temps nécessaire pour développer sa pensée et parler profondément de son travail.

Nous ne nous considérons pas comme des critiques littéraires. Notre rôle est plutôt d’accompagner la parole des auteurs, de mettre en lumière les thèmes de leurs romans et de leur offrir les meilleures conditions possibles pour s’exprimer avec sincérité et liberté.

Un live, un premier roman, une rencontre : suivez L’Encrier sur Instagram 👉 _lencrier_

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