À travers le quotidien d’un jeune couple installé à Berlin, Vincenzo Latronico interroge notre rapport au bonheur, à la consommation et à la représentation de soi. Inspiré des Choses de Georges Perec, son roman esquisse le portrait d’une génération qui semble avoir toutes les conditions nécessaires pour être heureuse, sans parvenir à éprouver pleinement ce bonheur.
Une existence soigneusement composée
Un appartement lumineux, des meubles choisis avec goût, des plantes vertes, des objets soigneusement disposés, une vie professionnelle indépendante et une ville cosmopolite où tout paraît possible. L’univers d’Anna et Tom possède tous les attributs d’une existence désirable.
Installés à Berlin, les deux jeunes Italiens travaillent dans le domaine du numérique et évoluent dans un milieu international, créatif et relativement privilégié. Ils semblent avoir échappé aux contraintes traditionnelles de la vie professionnelle et aux modèles sociaux de leurs parents. Pourtant, derrière cette apparente liberté, une insatisfaction diffuse finit par s’installer.
Ce qui frappe dans Les Perfections, c’est précisément l’absence de véritable catastrophe. Rien ne semble fondamentalement manquer aux personnages. Leur malaise ne naît pas d’une privation identifiable, mais d’un décalage persistant entre la vie qu’ils mènent et celle qu’ils imaginent devoir mener.
Latronico met ainsi en évidence un paradoxe contemporain : plus les possibilités se multiplient, plus il devient difficile de se satisfaire de ce qui existe.
De Georges Perec à l’ère des réseaux sociaux
La filiation avec Les Choses de Georges Perec, publié en 1965, est explicitement revendiquée par l’auteur. Chez Perec, Jérôme et Sylvie évoluent dans une société de consommation en pleine expansion, où les objets incarnent les promesses d’une ascension sociale et d’un bonheur toujours différé.
Près de soixante ans plus tard, Latronico reprend cette interrogation en la déplaçant vers une société dominée par les images numériques.
La différence est essentielle. Les personnages de Perec désirent principalement ce qu’ils ne possèdent pas encore. Ceux de Latronico possèdent déjà une grande partie des signes extérieurs de la réussite. Mais cette réussite doit désormais être visible, reconnaissable et conforme à une certaine esthétique.
Les objets ne constituent plus seulement des biens matériels : ils deviennent les éléments d’une mise en scène de soi. L’appartement, les voyages, les habitudes alimentaires et jusqu’aux loisirs participent à la construction d’une identité socialement valorisée.
Le désir ne porte donc plus uniquement sur la possession, mais sur la représentation. Il ne suffit plus de vivre une expérience ; encore faut-il qu’elle corresponde à l’image que l’on se fait d’une vie réussie.
Cette évolution donne au roman sa dimension la plus intéressante. Latronico ne se contente pas de dénoncer la superficialité des réseaux sociaux. Il montre comment les images finissent par structurer nos aspirations, nos goûts et jusqu’à notre manière d’évaluer notre propre bonheur.
Une liberté qui finit par ressembler à une contrainte
Anna et Tom appartiennent à une génération qui a fait de la liberté une valeur centrale. Ils peuvent travailler à distance, changer de ville, voyager, réinventer leur quotidien. Pourtant, cette mobilité permanente ne leur garantit ni l’épanouissement ni le sentiment d’appartenir véritablement à un lieu.
Berlin occupe à cet égard une place importante dans le roman. Ville longtemps associée à l’expérimentation artistique, à la vie alternative et à une certaine liberté, elle devient progressivement un espace convoité, transformé par la gentrification et l’économie mondialisée.
Les protagonistes participent eux-mêmes aux transformations qu’ils observent. Leur recherche d’authenticité contribue paradoxalement à la disparition de ce qui rendait les lieux authentiques à leurs yeux.
Leur insatisfaction révèle ainsi une contradiction plus profonde : ils aspirent à une vie singulière tout en reproduisant les mêmes pratiques, les mêmes goûts et les mêmes aspirations que leur entourage. À force de vouloir se distinguer, ils finissent par se ressembler.
Une écriture de la distance
L’intérêt littéraire des Perfections réside également dans sa forme. Latronico privilégie les descriptions, les observations et une narration volontairement distante. Les dialogues sont presque absents, tandis que les personnages semblent parfois davantage définis par leurs habitudes et leur environnement que par leur intériorité. Ce choix rappelle directement l’écriture de Perec, notamment sa manière de faire des objets les révélateurs silencieux d’une condition sociale.
La construction du roman, organisée autour de différentes temporalités, accompagne également l’évolution du regard porté sur cette existence initialement idéalisée.
Cependant, cette maîtrise formelle constitue aussi l’une des limites possibles du livre. À certains moments, les personnages paraissent si étroitement liés à la démonstration sociologique qu’ils peinent à acquérir une véritable épaisseur romanesque. Le lecteur comprend leur malaise davantage qu’il ne le ressent.
Cette distance peut laisser une impression de froideur, voire de répétition. Mais elle participe également à la cohérence du projet littéraire : dans un monde où les individus se construisent à travers des représentations, leur intériorité devient elle-même difficile à saisir.
La question reste alors ouverte : cette froideur est-elle une faiblesse du roman ou la traduction formelle du vide qu’il cherche à explorer ?
Le bonheur, cette promesse toujours différée
Au fond, Les Perfections interroge moins la perfection elle-même que l’impossibilité de reconnaître le bonheur lorsqu’il ne correspond pas à l’image qu’on en attend.
Anna et Tom ne sont pas simplement victimes d’une société obsédée par les apparences. Ils en sont aussi les acteurs, parfois conscients de ses contradictions, sans parvenir à s’en détacher. C’est peut-être là que réside la dimension la plus troublante du roman : cette incapacité à désirer autrement. Même lorsque les personnages cherchent à modifier leur existence, leurs aspirations continuent d’être façonnées par les modèles auxquels ils tentent d’échapper.
Là où Perec examinait les promesses de la société de consommation, Latronico décrit un monde dans lequel le bonheur est devenu une expérience à composer, à exposer et à comparer.
Les Perfections n’est pas un roman qui bouleverse par son intrigue ou par la profondeur psychologique de ses personnages. Sa force tient plutôt à la précision de son regard et aux questions qu’il laisse ouvertes.
À quel moment nos désirs cessent-ils de nous appartenir ? Comment distinguer ce que nous voulons réellement de ce que nous avons appris à trouver désirable ?
En refermant ce livre, une interrogation demeure : cherchons-nous encore à vivre une vie heureuse, ou sommes-nous surtout occupés à construire une vie qui en donne l’impression ?
Pourquoi lire « Les Perfections » ?
Parce que ce roman propose bien plus qu’une critique des réseaux sociaux. Il interroge la manière dont nos désirs se construisent, dont nos goûts s’uniformisent et dont l’idéal d’une vie réussie peut devenir une source d’insatisfaction. Il mérite aussi d’être lu pour son dialogue littéraire avec « Les Choses » de Georges Perec : Latronico reprend les questionnements de la société de consommation des années 1960 et les transpose à l’ère numérique.
Un roman lucide, incisif et désenchanté, à lire pour son regard sur les contradictions de notre époque et sa réinterprétation contemporaine des « Choses » de Georges Perec. Ce n’est pas nécessairement un roman à lire pour s’attacher à ses personnages, mais plutôt pour reconnaître quelque chose de notre propre époque dans leur manière de vivre et de désirer.
Les Perfections, Vincenzo Latronico
Traduit de l’italien par Romane Lafore
Éditions Gallimard, collection Scribes, 2023 (édition Folio, 2026).

