Il y a des couronnements qui sonnent comme une réparation. Ce mercredi 5 novembre, le jury du prix Médicis a distingué Emmanuel Carrère pour son nouveau roman, Kolkhoze (Éditions P.O.L), grande fresque familiale et politique qui retrace un siècle d’exil et d’héritage. Un livre ample, fiévreux, intime — et sans doute l’un des plus beaux de l’auteur.
Un Goncourt manqué, un Médicis conquis
La veille encore, Kolkhoze figurait parmi les grands favoris du prix Goncourt.
Mais l’Académie a finalement choisi Laurent Mauvignier et son La Maison vide, ne laissant aucune voix à Carrère. Un paradoxe, quand on sait que Kolkhoze possède toutes les qualités d’un grand roman national : ampleur, souffle, ambition. Le prix Médicis est venu corriger ce déséquilibre avec justesse, en saluant une œuvre où l’écrivain retrouve la puissance romanesque qu’on lui connaissait dans L’Adversaire ou D’autres vies que la mienne.
Une Fresque Familiale et Politique
Dans Kolkhoze, Carrère remonte le fil de son histoire familiale depuis la Géorgie de 1921, lorsque ses arrière-grands-parents fuient la révolution bolchévique pour s’exiler en France. Au cœur du livre, la figure d’Hélène Carrère d’Encausse, sa mère, historienne éminente de la Russie et secrétaire perpétuelle de l’Académie française jusqu’à sa mort en 2023. Carrère y tisse un récit d’une grande tendresse, parfois cruel, toujours lucide. Il y parle d’elle, de lui, de la France, de la Russie, de l’exil et du poids de la filiation.
Chaque génération y apparaît comme une pièce de ce kolkhoze symbolique : une communauté d’âmes travaillant, malgré tout, à la survie de la mémoire.
Entre Introspection et Histoire
Ce qui frappe, c’est la double respiration du livre. D’un côté, le regard intime du fils ; de l’autre, la vaste fresque d’un siècle bouleversé. Carrère réussit le pari de mêler les deux sans jamais perdre la voix humaine, celle du témoin, du fils, de l’écrivain. Son écriture, d’une clarté limpide, oscille entre confession et analyse historique. Le roman devient alors un espace de réconciliation — entre le privé et le collectif, entre la douleur et la gratitude.
Une Littérature du Courage
Kolkhoze est un livre qui ose : oser dire la mère, oser nommer l’héritage, oser sonder la complexité des origines. À travers cette histoire de famille, Carrère poursuit la même quête qui traverse toute son œuvre : comprendre ce que c’est qu’être au monde. C’est un roman de filiation, mais aussi de lucidité. Et si le Goncourt l’a boudé, le Médicis lui offre ce qu’il mérite : une reconnaissance à la hauteur de son exigence.
Pourquoi lire Kolkhoze
Parce qu’on y retrouve ce qu’on aime chez Carrère : la sincérité, la rigueur, la vulnérabilité.
Parce que c’est un roman qui parle de la France à travers l’exil, de la transmission à travers le deuil, du passé à travers le présent.
Et parce qu’au fond, Kolkhoze raconte ce que la littérature sait faire de mieux : lier la mémoire des autres à la nôtre.
Emmanuel Carrère, Kolkhoze, Éditions P.O.L
Prix Médicis 2025 – 528 pages – 23 €
