Le 8 juillet, à l’occasion de la soirée « Seine, Sex and Sun » organisée sur la péniche Nanna, Emma Becker, romancière de l’intime révélée par La Maison et récemment auréolée du succès du Mal joli, retrouvait Franck Spengler, éditeur des Éditions Blanche et l’un des grands artisans de l’édition érotique française depuis plus de trente ans. Le temps d’une discussion exclusive, les deux invités ont retracé l’évolution de la littérature érotique au fil des décennies : transgression, morale, poids des récents succès de librairie, nouveau rapport au désir — deux générations, une même conviction, le genre n’a jamais fini de se réinventer.
Premier point d’accord entre les deux invités : un texte érotique qui ne dérange pas ne laisse pas de trace. « Il me semble que tout de même l’évocation du désir, du plaisir, du frisson sexuel a pour vocation, en littérature comme ailleurs, de déranger, pose Emma Becker. C’est un trouble qu’on essaie de mettre en mots, en littérature. Il me semble que ça doit vous questionner, vous faire trembler un peu sur vos bases. La sexualité, ce qu’elle a de vrai, n’a pas vocation à être montrée, à être un produit de consommation. Elle n’a pas vocation à plaire à tout le monde. » Elle précise : « Un livre érotique qui vous flatte dans le sens du poil, généralement, vous ne vous en souvenez pas. Ce dont on se souvient, ce sont ces moments où l’on repense à une scène en pleine journée, et où l’on n’a plus à bosser. C’est ça, la littérature érotique : un trouble qui n’a pas de fin. »
Franck Spengler renchérit en convoquant le souvenir de sa mère, la romancière et éditrice Régine Deforges (autrice notamment de La Bicyclette bleue) : « Quand on demandait à ma mère c’est quoi un bon livre érotique, elle disait : c’est un livre qui fait bander. Elle avait toujours cette réponse, parce qu’effectivement un texte érotique est un texte à l’émotion. Pour qu’il soit réussi, il faut à la fois qu’il soit convaincant dans sa forme, dans son écriture — ce que fait remarquablement Emma — et qu’il révèle des désirs qu’on a souvent ignorés, mais qui sont là, en vous, et qui sont là pour vous trouver. »

Emma Becker sur la péniche littéraire Nanna, à la table ronde « Seine, Sex and Sun » © CaféLitté, 2026. Tous droits réservés / Photos : foto_arel
Ce que disent vraiment les fantasmes féminins
Franck Spengler a lui-même contribué à l’émergence de la new romance, cette veine de littérature érotique acceptable, « légèrement émoustillante », conçue pour ne pas choquer. Sa formule fait mouche : « La new romance est à la littérature érotique ce que McDonald’s est à la gastronomie. » La discussion glisse alors vers la dark romance, sous-genre que l’on définit comme systématiquement associé à la violence et à l’emprise — rarement synonyme de jouissance.
Emma Becker concède que la critique adressée à la dark romance — une violence systématique, sans plaisir, où la femme reste en position inconfortable — est fondée sur le principe, mais y voit une lecture incomplète : les femmes, rappelle-t-elle, ont mille et une façons de jouir qui n’ont parfois rien à voir avec la satisfaction charnelle. « Quand on dénonce comme ça cette violence dans la dark romance, j’ai toujours tendance à me dire : mais qui, au fond, demande ces fantasmes ? C’est sûr qu’aujourd’hui c’est peut-être difficile d’entendre qu’il y a un certain nombre de fantasmes féminins qui vont complètement à contre-courant des principes que les femmes peuvent avoir de façon quotidienne. C’est ça, du reste, la pulsion érotique : personne ne bande sur des choses qui ont le droit de le faire bander. Je ne veux pas dire qu’on est tous dans un érotisme de l’extrême, mais je dis simplement que le fantasme, par essence, est dérangeant, contradictoire, face à des choses que vous préférez ignorer. »
Emma Becker prolonge son propos en défense du texte le plus radical du genre littéraire. Selon elle, on n’a pas besoin d’adhérer à un texte pour en ressortir marqué : ce type d’œuvre confronte le lecteur à un miroir qu’il préférerait ne pas voir, mais qui existe bel et bien. Elle situe la réussite de Sade précisément là — dans sa capacité à projeter, aujourd’hui encore, une ombre sur le bon fonctionnement de la société et sur l’humanité elle-même, avec une portée qu’elle juge inégalée.

Emma Becker et Franck Spengler © CaféLitté, 2026. Tous droits réservés / Photos : foto_arel
Transgression et censure
Interrogée sur la multiplication des normes dans la société actuelle, la table ronde bascule sur la question de la censure. Franck Spengler se dit « radical » sur ce point : la morale n’a rien à voir avec la littérature érotique, qui est avant tout une littérature de la transgression. Il rappelle que sa mère fut condamnée à dix-sept reprises pour atteinte aux bonnes mœurs.
Emma Becker partage cette lecture, en la nuançant : la transgression n’est pas fixe, elle se déplace selon les époques. « Si c’est une école littéraire, l’érotisme, il faut que ce soit une école d’irrévérence et de transgression permanente. Simplement, aujourd’hui, peut-être que la transgression n’est pas placée exactement au même endroit. En tout cas, je trouve qu’il y a une chose indéniable : on a beau parler de sexualité en permanence, on n’en parle pas comme de quelque chose qui fédère, qui rapproche. On ne parle pratiquement pas de plaisir. »
Elle poursuit : « On a beaucoup de mal à comprendre qu’on puisse théoriser, écrire sur l’érotisme — à quel point, finalement, c’est pour chacune et chacun de nous absolument crucial. C’est s’expliquer ce qu’il y a en nous d’absolument inexplicable.
Chaque tentative d’écrire sur l’érotisme est une recherche effrénée d’une réponse à comment nous fonctionnons.
Emma Becker
On n’est peut-être pas dans une époque qui valorise beaucoup le fait d’avoir des fantasmes en contradiction avec la façon dont on vit. Et je n’aime pas beaucoup la mentalité qui consiste à vouloir absolument polir la façon dont les gens fantasment, la façon dont les gens bandent. Bien entendu que c’est gênant. C’est censé l’être. Ça ne peut pas être autrement. »
Elle conclut sur ce qui, selon elle, fait aujourd’hui vraiment défaut. Le fossé qui est vraiment problématique en ce moment, c’est : est-ce qu’on sait encore bander sans rechercher une résolution immédiate ? Il suffit de regarder ce qu’il reste du cinéma érotique. Parce que l’érotisme ne vous lâche pas d’une seule semaine. Ce n’est pas le plaisir, l’érotisme, c’est tout ce qui vient avant. Et donc c’est fragile, c’est coloré de mille façons différentes, chacun a sa manière de bander…

Emma Becker © CaféLitté, 2026. Tous droits réservés / Photos : foto_arel
Écrire depuis soi, pour parler à tous
À la modératrice, qui l’interroge sur la façon de construire des scènes érotiques alors que chaque lecteur a un rapport différent au désir, Emma Becker oppose une méthode : ne pas chercher à plaire à tous, mais incarner à fond ce que l’on a soi-même ressenti. « Il ne faut pas penser aux autres. Il faut réussir à incarner tellement la scène, y mettre tellement de ce qu’on a ressenti, que l’autre sera happé. Mais c’est exactement la même chose quand vous lisez un livre écrit au XVIᵉ siècle par un grand bourgeois — l’écrivain sait vous mettre dans la peau du personnage qui l’habite. Même si je peux évoquer des choses qui, à la base, ne sont pas votre truc, le vrai défi, c’est de faire en sorte que quelque chose se mette quand même à vous parler. Il ne faut pas se dire qu’un écrivain écrit pour une catégorie de personnes, pour un genre particulier, pour une sexualité particulière. »
Elle revendique une dette envers la littérature gay : « J’ai énormément appris de la littérature érotique gay. C’est intéressant de savoir comment on pense, ce qu’on a envie de faire, quand on a d’autres organes que les siens. C’est l’inclusivité même, l’érotisme, comme la poésie : c’est censé être un langage qui parle à absolument tout le monde. » C’est à partir du moment où on a cette curiosité, cette flamme en soi, qu’on a besoin d’être nourri par les fantasmes des autres — frotter son érotisme à celui des autres, et voir ce qui en ressort.

Emma Becker © CaféLitté, 2026. Tous droits réservés / Photos : foto_arel
« Autrice érotique » : Emma Becker s’interroge sur l’étiquette
Les romans d’Emma Becker, très marqués par l’autofiction, dépassent la seule sexualité pour raconter la vie d’une femme dans son ensemble : l’étiquette « littérature érotique » lui convient-elle ?
« On le fait, et ça me plaît, répond Emma Becker — même si je trouve que c’est un peu abusif, parce que des autrices érotiques, j’en connais, et je ne me considère pas du tout à leur niveau. » Elle y voit plutôt une confusion : « J’évoque l’intimité des femmes — pas uniquement la sexualité, mais leur intimité. Peut-être que pour l’œil du grand public, l’intimité des femmes est déjà érotique, c’est ce que j’ai tendance à me dire. » Elle cite en creux des autrices érotiques qui ont, selon elle, payé cher d’avoir pratiqué cet art « de façon goulue et très joyeuse » : « Moi, je n’ai pas l’impression de prendre de risque. C’est parce que je suis née à une époque où l’on trouvait très charmant qu’une jeune fille de 20 ans écrive sur un homme de presque 50 ans. Mais ça n’a plus rien à voir avec de la théorie érotique. C’est juste que si ça fait bander les vieux messieurs, alors ça devait être érotique. » Elle conclut, mi-sérieuse : « J’aimerais bien le mériter, ce titre. Mais bon, je le prends quand même. »
Dernier point abordé : la crainte, souvent formulée dans le débat public, que les romanciers s’autocensurent davantage depuis MeToo. Les deux invités balaient l’hypothèse en ce qui les concerne, et vont plus loin : une éventuelle censure extérieure serait presque une reconnaissance — la preuve que le texte garde une puissance subversive.

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