Le 14 avril 2026, le Centre national du livre (CNL) a dévoilé les résultats de la cinquième édition de son étude « Les jeunes Français et la lecture », menée avec Ipsos BVA. Une photographie précise, parfois inquiétante, des pratiques culturelles des 7-19 ans, prise dans un contexte où l’attention est devenue une ressource disputée. Derrière les chiffres, une tension : celle d’une génération prise entre le désir de lire et l’attraction permanente des écrans.
À première vue, la lecture résiste. 84 % des jeunes déclarent lire dans un cadre scolaire, et 81 % pour leurs loisirs. Une stabilité qui pourrait rassurer. Mais cette constance cache une réalité plus fragile : le décrochage à l’adolescence reste massif. Plus d’un tiers des 16-19 ans ne lisent pas du tout. Chez les garçons, la chute est particulièrement marquée : de 76 % de lecteurs entre 13 et 15 ans, ils ne sont plus que 56 % à lire entre 16 et 19 ans.
Lire, oui — mais comment ? La pratique devient fragmentée. À mesure que l’âge augmente, la concentration diminue : deux tiers des adolescents déclarent faire autre chose en lisant. Une lecture parasitée, discontinue, qui interroge moins la quantité que la qualité de l’expérience.
Le temps long du livre face à l’immédiateté des écrans
Le constat le plus frappant reste celui-ci : les jeunes passent dix fois plus de temps sur les écrans qu’à lire. Chaque jour, ils consacrent en moyenne 18 minutes à la lecture de loisir — contre plus de 3 heures aux écrans, et jusqu’à 5 heures chez les plus âgés. Mais il ne s’agit pas seulement d’une question de durée. Sur écran, les usages privilégient l’instantané : vidéos courtes, réseaux sociaux, jeux. La lecture y occupe une place marginale (seulement 16 % lisent des livres sur écran).
Dans cet environnement saturé de sollicitations, la lecture apparaît comme une activité concurrentielle, exigeant un effort cognitif que peu d’autres pratiques demandent encore.
Mangas, romans et nouvelles portes d’entrée
Quand ils lisent, les jeunes ne désertent pas le livre : ils le réinventent. La bande dessinée — mangas en tête — reste le genre dominant, suivie par les romans, en progression. Les préférences sont nettes : aventure, science-fiction, romance. Un détail notable : l’essor de la dark romance chez les adolescentes.
Les déclencheurs de lecture évoluent eux aussi. Si la famille — et surtout la mère — demeure prescriptrice, d’autres influences gagnent du terrain : adaptations audiovisuelles, contenus en ligne, réseaux sociaux. La prescription littéraire devient diffuse, hybride, parfois algorithmique.
Lire ensemble : un rituel en recul
C’est peut-être l’un des signaux les plus préoccupants de l’étude. La lecture partagée — moment fondateur du rapport au livre — recule. Moins fréquente qu’il y a dix ans, elle touche désormais aussi les plus jeunes. Et avec elle, c’est toute une chaîne de transmission qui s’effrite.
Aujourd’hui, 18 % des jeunes affirment que leurs parents ne lisent pas. Ils n’étaient que 7 % en 2016. Or, tous les indicateurs convergent : les enfants qui ont vécu ces moments de lecture partagée en gardent une image très positive. La lecture, avant d’être une compétence, est d’abord une expérience affective.

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Lire pour se détendre… mais choisir autre chose
Pour la première fois, la lecture est d’abord associée à la détente. Un déplacement symbolique important : lire n’est plus seulement apprendre, mais se reposer, s’évader. Et pourtant, face à ce désir, un paradoxe persiste. Lorsqu’ils ont le choix, les jeunes préfèrent majoritairement d’autres activités — et surtout celles liées aux écrans. Le frein principal n’est pas le rejet du livre, mais la concurrence des plaisirs.
Une alerte culturelle
Pour Régine Hatchondo, le constat est sans appel : la lecture est aujourd’hui menacée dans sa place même. Non pas dans son existence — les jeunes lisent encore — mais dans ce qu’elle suppose :
le temps long, la concentration, la disponibilité intérieure.
À travers cette étude, c’est une transformation plus profonde qui apparaît : celle d’un rapport au monde où l’attention se fragmente, où l’effort se négocie, où le plaisir immédiat tend à supplanter l’expérience construite.
Redonner au livre une place désirable
Le défi n’est peut-être plus de convaincre de lire, mais de rendre la lecture désirable face aux écrans. Le CNL appelle à intensifier les actions : lectures à voix haute, rencontres avec des auteurs, événements nationaux comme Partir en Livre ou Les Nuits de la lecture. Mais au-delà des dispositifs, une question demeure : comment transmettre le goût de lire dans un monde qui valorise l’instant plutôt que la durée ?
Peut-être en rappelant, comme le suggère la neuropsychologue Sylvie Chokron, que lire n’a rien de naturel. C’est un effort. Mais un effort qui, une fois franchi, ouvre à une forme de plaisir que peu d’expériences égalent.

