L’image a de quoi surprendre. Des milliers de livres sont achetés, leur reliure est découpée, chaque page est numérisée, puis les ouvrages sont détruits avant d’être recyclés. Ce n’est pas le scénario d’un roman de science-fiction, mais une méthode employée par Anthropic, l’entreprise américaine à l’origine de l’intelligence artificielle Claude, pour constituer une immense base de données destinée à l’entraînement de ses modèles. Révélée dans le cadre d’une procédure judiciaire aux États-Unis, cette stratégie, connue en interne sous le nom de « Project Panama », relance le débat sur la manière dont les géants de l’intelligence artificielle exploitent les œuvres protégées par le droit d’auteur.
Selon les documents de justice, Anthropic a commencé à acquérir massivement des livres papier à partir de 2024. L’entreprise aurait acheté plusieurs millions d’ouvrages, souvent d’occasion ou épuisés, par l’intermédiaire de revendeurs spécialisés.
Le procédé est industriel. Les couvertures sont retirées afin de permettre un passage rapide dans des scanners haute vitesse. Chaque page est numérisée avec précision, puis l’exemplaire physique est détruit. Le papier est ensuite envoyé au recyclage.
L’objectif est clair : créer une bibliothèque numérique géante exclusivement destinée à entraîner les modèles d’intelligence artificielle de l’entreprise.
Une stratégie née des poursuites judiciaires
Ce projet intervient alors qu’Anthropic était déjà poursuivie pour avoir utilisé des centaines de milliers de livres issus de bibliothèques pirates afin d’entraîner son intelligence artificielle.
Face aux risques juridiques, l’entreprise a cherché une alternative : acheter les ouvrages légalement avant de les numériser. Cette méthode lui permet de revendiquer une acquisition licite des œuvres utilisées dans son processus d’entraînement.
Le « fair use », au cœur du débat
Aux États-Unis, Anthropic s’appuie sur la doctrine du fair use (« usage équitable »), qui autorise, dans certaines circonstances, l’utilisation d’œuvres protégées sans l’accord préalable des titulaires des droits.
Dans plusieurs décisions récentes, la justice américaine a considéré que l’utilisation d’œuvres pour entraîner une intelligence artificielle pouvait relever d’un usage « transformateur », distinct de la lecture ou de la diffusion de l’œuvre originale. Dans ce cadre, la destruction du livre après sa numérisation n’est pas, en elle-même, contraire au droit américain.
Cette interprétation reste toutefois propre aux États-Unis. En Europe, où le droit d’auteur protège davantage les créateurs, une telle pratique pourrait faire l’objet d’une appréciation différente.
Un symbole qui interroge le monde du livre
Si la méthode semble aujourd’hui pouvoir s’inscrire dans le cadre juridique américain, elle suscite de nombreuses réactions dans le secteur de l’édition.
Pour les auteurs, les éditeurs et les bibliothécaires, le livre ne constitue pas seulement un support d’information. Il est aussi un objet culturel, patrimonial et symbolique. Voir des millions d’exemplaires détruits, même après leur numérisation, nourrit le sentiment que les œuvres deviennent avant tout une matière première destinée à alimenter les algorithmes.
Cette affaire illustre également un changement d’échelle dans la course aux données menée par les entreprises d’intelligence artificielle. À mesure que leurs modèles deviennent plus performants, leur besoin de textes de qualité ne cesse de croître, plaçant le monde de l’édition au cœur d’un affrontement inédit entre innovation technologique, droit d’auteur et création.
Une question appelée à dépasser les frontières américaines
L’affaire Anthropic pourrait avoir des répercussions bien au-delà des États-Unis. Les décisions rendues par les tribunaux américains sont suivies de près par les éditeurs et les auteurs du monde entier, tandis que plusieurs procédures similaires visent déjà d’autres acteurs majeurs de l’intelligence artificielle.
Au-delà de la légalité, une question demeure : une œuvre achetée peut-elle être réduite à une simple source de données pour entraîner une machine ? À l’heure où l’intelligence artificielle redéfinit le rapport à la création, le débat ne fait sans doute que commencer.

