Acheter un ebook signifie-t-il vraiment le posséder ? Contrairement au livre papier, le fichier numérique reste soumis à de nombreuses limites : impossible de le revendre librement, de le transmettre ou même de le prêter comme un ouvrage de sa bibliothèque. Avec Thotario, Dylan Tosti entend repenser notre rapport à la propriété numérique et imaginer un modèle dans lequel les œuvres pourraient circuler tout en continuant à rémunérer leurs créateurs. Pour CaféLitté, il revient sur les limites du système actuel et sur les transformations qui pourraient, demain, changer notre manière de posséder et de faire circuler les livres numériques.
Pouvez-vous revenir sur la genèse de Thotario ? Qu’est-ce qui a été le point de départ de votre réflexion sur la propriété et la circulation des œuvres numériques ?
Le point de départ, c’est un constat très simple et un peu absurde quand on s’y arrête : les ebooks coûtent le plus souvent moins cher que les livres papier, mais leur achat ne s’accompagne pas toujours des mêmes garanties de possession et de pérennité qu’un ouvrage imprimé. On ne peut pas le prêter à un ami, le revendre, le léguer. On loue un fichier qu’on croit posséder. Ce décalage entre ce qu’on nous vend et ce qu’on reçoit réellement, c’est l’angle mort de toute la révolution numérique de la culture : personne n’a vraiment reconstruit, pour le livre ou le jeu vidéo dématérialisé, ce que le marché de l’occasion apportait au format physique. Thotario est né de cette question : et si on pouvait redonner à l’objet numérique les attributs qu’on a perdus en le dématérialisant (transmission, revente, conservation), sans pour autant recréer le piratage ou spolier les créateurs ?
Aujourd’hui, comment définiriez-vous la mission de Thotario ? Qu’est-ce que le projet cherche à transformer, concrètement, dans notre rapport aux œuvres culturelles numériques ?
Thotario construit l’infrastructure qui permet à une œuvre numérique (ebook en 2026, puis jeu vidéo dématérialisé en 2027) d’avoir une vie après l’achat initial. Concrètement, on cherche à transformer le rapport de propriété : passer d’un simple droit d’accès verrouillé chez une grande plateforme américaine à un véritable droit patrimonial sur le fichier qu’on a acheté, avec la possibilité de le revendre ou de le transmettre. Et ce, en construisant un système où chaque revente, si l’ayant droit l’autorise, génère une rémunération pour le créateur, ce qui n’existe dans aucun marché de l’occasion physique aujourd’hui.

L’équipe de Thotario. © Thotario
Lorsqu’un lecteur achète un ebook aujourd’hui, que possède-t-il réellement selon vous ? En quoi cette situation diffère-t-elle profondément de l’achat d’un livre papier ?
Il possède une licence d’usage, pas un bien. Il paie pour le droit de lire, sur les appareils et dans les conditions que l’éditeur de la plateforme définit, et ce droit peut techniquement lui être retiré ou modifié. Un livre papier, lui, ne dépend d’aucune plateforme pour continuer d’exister : on peut le prêter, le donner, le revendre en brocante, le retrouver quarante ans plus tard dans un grenier. Sa valeur et son usage ne s’effacent pas si l’entreprise qui l’a vendu disparaît. C’est cette permanence, cette autonomie de l’objet par rapport au vendeur, qui a totalement disparu avec le fichier numérique… et c’est précisément ce vide que Thotario vient combler.
Quelles sont les principales frustrations ou incompréhensions que vous observez chez les lecteurs face aux usages actuels des œuvres numériques (prêt, revente, transmission, conservation…) ?
La frustration la plus fréquente, c’est l’impossibilité de prêter ou d’offrir un ebook comme on le ferait avec un livre : beaucoup de lecteurs découvrent cette limite après coup, en voulant partager un coup de cœur. Vient ensuite l’incompréhension autour de la revente : l’idée qu’un fichier qu’on a payé plein tarif ne vaille plus rien dès qu’on a fini de le lire choque, à raison. Et il y a une inquiétude plus diffuse sur la conservation à long terme : que devient une bibliothèque numérique si la plateforme ferme, change de conditions ou si le format devient obsolète ? Ce sont des angoisses qu’on n’a jamais eues avec le papier.
Thotario repose notamment sur l’idée d’un « passeport numérique » pour chaque œuvre. Pouvez-vous expliquer ce que cela signifie et ce que cela change pour l’utilisateur, sans entrer dans un discours trop technique ?
Le passeport numérique, c’est en quelque sorte la carte d’identité et l’historique de vie d’une œuvre. Chaque exemplaire numérique acheté reçoit ce passeport, qui atteste qu’il s’agit bien d’un exemplaire légitime, garde la trace de ses propriétaires successifs et permet, le moment venu, sa revente ou sa transmission en toute légalité, sans dupliquer le fichier à l’infini comme le permettrait le piratage. Pour l’utilisateur, dans les faits, cela ne change rien à sa façon de lire : ça reste un fichier qu’il ouvre normalement. Ce que ça change, c’est qu’il a désormais un vrai droit sur cet exemplaire, comme il en aurait un sur un livre papier.
L’un des points forts du projet est la rémunération continue des créateurs à chaque revente. Pourquoi ce modèle vous semble-t-il plus juste ou plus pertinent que les systèmes actuellement dominants dans le numérique culturel ?
Parce qu’aujourd’hui, dans le marché de l’occasion physique, l’auteur·e ne touche rien sur les reventes successives d’un livre : c’est un manque à gagner qu’on a toujours accepté comme une fatalité du papier. Avec un marché secondaire numérique, on a l’opportunité de corriger ce défaut structurel plutôt que de le reproduire : chaque revente génère un pourcentage qui remonte au créateur. C’est un modèle plus juste parce qu’il aligne l’intérêt du lecteur, qui peut revendre ce qu’il a acheté, et celui du créateur, qui continue à être rémunéré sur la vie de son œuvre, au lieu d’opposer les deux comme le fait le marché de l’occasion classique.
Selon vous, que permettrait réellement l’existence d’un marché secondaire des ebooks et des œuvres numériques ? Qu’est-ce que cela change pour les auteurs, les lecteurs, mais aussi pour l’idée même de circulation culturelle ?
Pour les auteur·es, ça veut dire une source de revenus qui n’existe nulle part ailleurs sur les ventes d’occasion. Pour les lecteurs, ça veut dire retrouver une liberté de choix : acheter un titre en sachant qu’on pourra s’en défaire s’il ne nous convient pas, ou le céder une fois lu. Et à l’échelle de la circulation culturelle, ça veut dire réintroduire de la fluidité dans un marché numérique qui, aujourd’hui, fige chaque exemplaire chez son premier acheteur. Un livre qui circule, c’est un livre qui touche plus de lecteurs. C’est vrai pour le papier depuis toujours, il n’y a aucune raison que ce soit différent pour le numérique.
Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles auxquels vous êtes confrontés ? Sont-ils plutôt juridiques, techniques, économiques ou culturels ?
Ils sont sur les quatre fronts à la fois, avec des poids différents. Juridique, parce que le cadre autour de la propriété numérique n’a pas été pensé pour ce genre d’usage et qu’il faut avancer avec beaucoup de rigueur. Technique, parce qu’il faut garantir qu’un fichier revendu n’existe plus qu’en un seul exemplaire « légitime » en circulation. Économique, parce qu’il faut convaincre des éditeurs et des plateformes de repenser un système établi. Et culturel, probablement le plus long à faire bouger : le réflexe qu’un fichier numérique n’a « pas de valeur » une fois acheté est profondément ancré, chez les lecteurs comme chez certains acteurs du secteur.
Le cadre légal autour de la propriété numérique reste flou et parfois contraignant. Comment Thotario s’inscrit-il dans cet environnement sans le contourner ni le nier ?
En construisant justement avec les éditeurs plutôt qu’à côté d’eux. Thotario ne cherche pas à créer une zone grise ou à profiter d’un vide juridique. Le projet avance avec une phase de co-construction, en dialogue avec des éditeurs partenaires, pour que chaque mécanisme (le passeport, la revente, la rémunération) soit conçu comme un complément au système existant, pas comme une manière de le contourner. C’est aussi pour ça que la communication du projet insiste sur une position de complémentarité plutôt que de rupture : Thotario ne se positionne pas contre la chaîne du livre, mais comme un nouveau maillon qui manquait à cette chaîne.
Quels retours avez-vous déjà reçus de la part du public ou des créateurs ? Ces échanges ont-ils confirmé certaines intuitions ou, au contraire, remis en question certaines idées de départ ?
Les retours confirment surtout l’intuition de départ : la frustration de ne pas pouvoir revendre ou transmettre un ebook est largement partagée, et l’idée d’une rémunération continue parle immédiatement aux créateurs. En revanche, certains échanges, notamment avec des acteurs historiques du livre numérique, ont mis en évidence une méfiance légitime : la crainte que Thotario ne soit qu’un intermédiaire de plus qui vient complexifier une chaîne déjà fragile. Ces retours ont poussé le projet à clarifier sa position de complémentarité plutôt que de rupture, et à mieux expliquer où Thotario se situe réellement par rapport aux éditeurs et aux plateformes existantes.
Pensez-vous que les lecteurs sont prêts à changer leurs habitudes vis-à-vis du numérique culturel ? Qu’est-ce qui pourrait, selon vous, favoriser cette évolution des usages ?
Nous pensons que les lecteurs sont déjà prêts sur le fond. La frustration existe, elle est réelle, elle n’attend qu’une solution simple. Ce qui freine, ce n’est pas la volonté de changer d’habitude, c’est l’absence d’alternative visible et fiable. Ce qui favoriserait cette évolution, c’est la pédagogie : expliquer clairement ce qu’on possède réellement aujourd’hui et montrer très concrètement ce qui change avec un système comme celui-ci, pas dans un discours technique, mais à travers des usages simples : pouvoir prêter, revendre, transmettre.
À quoi ressemblerait, selon vous, un écosystème numérique plus sain et plus équilibré autour des œuvres culturelles ? Quelle place Thotario souhaite-t-il y occuper à long terme ?
Un écosystème plus sain, ce serait un numérique qui redonne aux œuvres la vie qu’elles avaient sous forme physique : la possibilité de circuler, de changer de mains, de traverser les années, tout en rémunérant justement celles et ceux qui les créent. À long terme, Thotario ne veut pas devenir une plateforme de plus qui capte la valeur : il veut être l’infrastructure de confiance sur laquelle repose ce marché secondaire des ebooks et jeux vidéo dématérialisés.

