À peine couronné, déjà soupçonné. Le 21 septembre 2026, C’était ça ou mourir, premier roman de l’écrivain québécois d’origine haïtienne Thélyson Orélien, reçoit le prix du Roman Fnac. Quelques heures plus tard, une accusation se propage sur les réseaux sociaux : le livre aurait été écrit, en grande partie, par une intelligence artificielle.
En quelques heures, la trajectoire du roman bascule. Jusqu’alors, C’était ça ou mourir était surtout l’un des phénomènes de cette rentrée littéraire. Publié en France le 19 août chez Grasset, vendu à quelque 35 000 exemplaires en cinq semaines et présent dans les premières sélections de plusieurs grands prix littéraires, dont le Goncourt, le Renaudot et le Femina, le livre se retrouve soudain au centre d’une question qui dépasse largement son auteur : peut-on encore savoir qui écrit un texte ?
Une accusation née sur X
À l’origine de la polémique se trouve un compte anonyme sur X baptisé « Balance ton Claude ». Celui-ci affirme avoir soumis plusieurs extraits du roman à Pangram, un logiciel conçu pour identifier les textes générés par intelligence artificielle. Selon le compte, les passages analysés auraient été signalés, presque systématiquement, comme provenant d’une IA.
L’accusation devient rapidement virale. Le Monde a ensuite procédé à ses propres essais en soumettant à Pangram plus de la moitié du roman : selon le quotidien, le logiciel a estimé que plus de 95 % du texte analysé avait été rédigé par une intelligence artificielle, avec un niveau de confiance élevé. À titre de comparaison, les premières pages d’une quinzaine d’autres romans testés par le journal ont été considérées par l’outil comme humaines.
Des résultats troublants, certes. Mais constituent-ils une preuve ? C’est précisément là que l’affaire devient plus complexe.
Peut-on vraiment « détecter » l’IA ?
Pangram n’est pas un simple gadget en ligne. Des travaux menés notamment par des chercheurs de l’Université de Chicago ont conclu à de très bonnes performances du logiciel dans leurs conditions expérimentales. Sur les corpus étudiés, l’outil présentait des taux d’erreur particulièrement faibles par rapport à plusieurs concurrents.
Cela ne signifie pourtant pas qu’un résultat produit par Pangram constitue une expertise irréfutable sur l’origine d’un roman. Les détecteurs fonctionnent eux-mêmes grâce à des modèles statistiques : ils recherchent dans un texte des caractéristiques associées aux productions des modèles génératifs — choix lexicaux, syntaxe, régularité, prévisibilité ou organisation du discours. Ils ne retrouvent pas une sorte de signature invisible laissée par ChatGPT ou Claude. Ils établissent une probabilité à partir de ressemblances.
Et les faux positifs existent.
Deux études citées par Le Monde situent ainsi le taux de textes humains incorrectement identifiés comme artificiels par Pangram à moins de 1 % dans l’une et autour de 2 % dans l’autre. Ces résultats restent très bons pour un détecteur, mais rappellent une distinction essentielle : très fiable ne signifie pas infaillible. Les performances peuvent également varier selon la longueur du texte, sa langue, son genre ou sa proximité avec les données utilisées pour entraîner le détecteur.
Pangram lui-même présente d’ailleurs ses résultats comme un indice important plutôt que comme une preuve qui devrait, à elle seule, permettre de condamner un auteur.
Thélyson Orélien dément
Face aux accusations, Thélyson Orélien nie avoir confié son roman à une machine.
L’écrivain défend notamment les particularités stylistiques de son texte et explique que certaines répétitions pointées comme suspectes s’inscrivent dans une tradition littéraire haïtienne et caribéenne. Le roman mêle par ailleurs plusieurs langues : si le livre est écrit en français, ses personnages migrants s’expriment également dans leurs langues maternelles.
Grasset a apporté son soutien à son auteur et s’est opposé « fermement » aux affirmations selon lesquelles le livre aurait été nourri ou écrit par une intelligence artificielle. Les éditions du Boréal, qui avaient publié le roman au Canada avant sa parution française, ont déclaré prendre les allégations au sérieux tout en maintenant leur confiance envers l’écrivain.
À ce stade, aucun élément rendu public ne permet donc d’établir avec certitude que C’était ça ou mourir a été écrit par une intelligence artificielle. Il existe des résultats de détection qui alimentent le soupçon ; il existe aussi un démenti catégorique de l’auteur et de ses éditeurs. Entre les deux, aucune preuve définitive n’a pour l’instant tranché.
Mais que signifie exactement « utiliser l’IA » pour un écrivain ?
La polémique pose pourtant une question plus large — et probablement plus importante que le seul cas Orélien. Car « utiliser l’intelligence artificielle » peut recouvrir des réalités radicalement différentes.
Un écrivain peut demander à une IA de corriger une faute, de repérer une répétition ou de lui signaler une incohérence. Il peut lui demander un avis sur un chapitre, chercher des synonymes, tester différentes formulations ou faire reformuler une phrase qu’il retravaillera ensuite.
À l’autre extrémité du spectre, il peut fournir quelques indications à un modèle génératif et lui demander de produire des paragraphes, des scènes, des dialogues, voire des chapitres entiers qu’il conservera presque tels quels. Dans les deux cas, une intelligence artificielle est intervenue. Pourtant, intuitivement, nous ne parlons pas du même geste d’écriture.
La frontière entre outil d’assistance et outil de création devient ainsi l’un des nouveaux problèmes de la littérature contemporaine. Un romancier qui demande conseil à une IA cesse-t-il d’être l’auteur de son roman ? Probablement pas davantage qu’un écrivain travaillant avec un correcteur, un éditeur ou un logiciel de traitement de texte. Mais lorsque la machine produit elle-même une partie substantielle de la prose publiée sous le nom de l’écrivain, la question de l’auctorialité devient autrement plus délicate.
Et entre ces deux extrêmes se trouve désormais une immense zone grise.
Le style devient-il une pièce à conviction ?
L’affaire Orélien révèle également un paradoxe inquiétant.
Pendant des siècles, le style permettait précisément de reconnaître un écrivain. Désormais, certaines caractéristiques stylistiques peuvent devenir des motifs de suspicion. Une prose trop régulière, certaines structures répétitives, des formulations considérées comme prévisibles : autant d’éléments susceptibles d’être interprétés par un détecteur comme des traces de génération automatique.
Mais que se passe-t-il lorsqu’un écrivain écrit naturellement comme ce que l’algorithme considère comme de l’IA ?
La question est d’autant plus délicate que les modèles génératifs ont été entraînés sur d’immenses quantités de textes humains. Autrement dit, ce sont les machines qui ont appris à écrire en observant les humains. Nous demandons désormais à d’autres machines de déterminer si un humain ressemble trop aux machines qui ont appris à lui ressembler. Le paradoxe est vertigineux.
Une nouvelle présomption de culpabilité littéraire ?
Il suffit aujourd’hui de copier quelques pages dans un détecteur, de publier une capture d’écran et d’écrire « 100 % IA » pour qu’un doute puisse s’installer sur plusieurs années de travail.
Dans le cas de Thélyson Orélien, le phénomène est spectaculaire : en quelques heures, la discussion autour d’un roman célébré par des libraires, des lecteurs et plusieurs jurys littéraires s’est déplacée de son contenu vers les conditions de sa fabrication. Le problème ne consiste donc pas seulement à savoir si les détecteurs fonctionnent.
Il consiste aussi à déterminer quelle valeur probatoire nous sommes prêts à leur accorder.
Car un taux de probabilité affiché sur un écran n’est pas une enquête sur le processus d’écriture. Pour comprendre la genèse réelle d’un livre, d’autres éléments peuvent compter : manuscrits successifs, brouillons, fichiers datés, échanges avec l’éditeur, corrections, notes préparatoires ou historique des différentes versions.
À mesure que l’IA devient capable d’écrire des textes toujours plus convaincants, ces traces de fabrication pourraient paradoxalement prendre une importance nouvelle.
Après l’IA, qu’est-ce qu’un auteur ?
La polémique autour de C’était ça ou mourir ne trouvera peut-être pas immédiatement de réponse définitive. Mais elle marque sans doute un tournant. Pendant longtemps, le débat sur l’intelligence artificielle et la littérature portait essentiellement sur une question : une machine peut-elle écrire un bon roman ?
Une autre question est désormais en train de s’imposer : comment saurons-nous encore qu’un roman a été écrit par un humain ? Et bientôt, une troisième pourrait devenir incontournable : quelle part de machine sommes-nous prêts à accepter dans une œuvre signée par un humain ?
Entre la correction d’une phrase, la reformulation d’un paragraphe, la suggestion d’une scène et la génération d’un chapitre entier, il faudra probablement apprendre à distinguer des pratiques que l’expression « écrit avec l’IA » confond aujourd’hui trop facilement.
L’affaire Thélyson Orélien dépasse ainsi le destin d’un seul roman. Elle confronte le monde littéraire à une transformation plus profonde : l’intelligence artificielle ne vient plus seulement concurrencer l’écrivain. Elle oblige désormais lecteurs, éditeurs, critiques et auteurs à redéfinir ce que signifie, au XXIe siècle, écrire un livre.

