Avec Mon mari, vendu à plus de 400 000 exemplaires en France et traduit dans le monde entier, Maud Ventura s’est révélée comme l’une des voix les plus prometteuses de la littérature française de ces dernières années. Célèbre (Éd. de L’Iconoclaste), son deuxième roman paru en poche en mai, confirme ce talent : une plume acérée, un sens clinique du personnage féminin, et une capacité rare à transformer l’obsession en matière littéraire. Que ce soit la passion amoureuse ou la soif de gloire, Maud Ventura cartographie un même territoire — celui de la maîtrise qui se fissure — avec une précision qui n’appartient qu’à elle. Hollywood ne s’y est pas trompé : les droits d’adaptation de Célèbre viennent d’être acquis.
Nous l’avons rencontrée autour d’un café, une heure durant, pour parler de ses romans, de son écriture et de tout le reste.
Le format poche marque souvent une seconde vie pour un roman, touchant un nouveau lectorat. Comment imaginez-vous cette deuxième vie pour Célèbre ?
Maud Ventura : C’est une question qu’on ne m’a jamais posée – et j’aime beaucoup ça, parce qu’en réalité, je n’en sais pas grand-chose, et c’est précisément ce qui me plaît.
Quand un livre sort en grand format, c’est une nouveauté dont personne n’a encore entendu parler. En tant qu’auteur, on se bat pour le défendre : comment il va être reçu, comment il va être lu, comment il va être critiqué. Il y a beaucoup d’angoisse, beaucoup d’attente, et beaucoup de joie aussi. C’est mon bébé, j’ai envie de lui donner toutes ses chances – j’accepte les interviews, je vais à la rencontre des lecteurs. Le format poche, c’est très différent. On est deux ans plus tard. Je sais déjà comment Célèbre a été reçu, ce qui a été aimé ou pas. Il y a un vrai sentiment de lâcher-prise : je sais que cette nouvelle vie ne dépend plus de moi. À part notre rencontre aujourd’hui, qui est un peu fortuite, je ne fais presque plus d’interviews.
C’est comme si l’auteur disparaissait un peu. Le poche vit sa vie, trouve ses propres lecteurs – mais moi, je suis beaucoup plus en retrait.
Cléo, personnage principal de Célèbre, est à la fois détestable et attachante — beaucoup de lecteurs avouent avoir du mal à la quitter malgré tout. Était-ce une intention dès le départ, de jouer sur cette ambivalence ?
Maud Ventura : D’une certaine manière, je me doutais en l’écrivant que c’était un personnage ambigu, ambivalent comme vous dites, avec de très grandes qualités. C’est une femme très douée, très belle, très ambitieuse — et en même temps, de gros défauts : très impatiente, très dure avec son entourage. Donc oui, je n’ai pas refusé l’ambiguïté. J’ai essayé de creuser ses plus grandes qualités, mais aussi ses plus grands défauts. Et assez étonnamment, les lecteurs ont surtout retenu les défauts — peut-être que c’est normal, je n’en sais rien.
Moi, j’ai une vision plus nuancée d’elle. Par certains aspects, je l’admire et je la respecte, pour son éthique de travail notamment. Et en même temps, elle a des défauts assez horripilants. Mais souvent, les lecteurs l’ont trouvée assez détestable, tout court.
Dans votre premier roman, Mon mari, une femme est obsédée par l’amour d’un homme. Dans Célèbre, une femme est obsédée par la gloire. Avez-vous conscience d’écrire, roman après roman, une cartographie de l’obsession ?
Maud Ventura : Non, je n’en avais pas conscience au moment de l’écrire. C’est même drôle : en écrivant Célèbre après mon premier roman, j’avais l’impression de faire quelque chose qui n’avait rien à voir. Je passais d’un huis clos sur le couple et l’amour à une femme qui allait vivre dans plusieurs pays sur quinze ans – un livre sur l’ambition, sur le travail, presque pas sur l’amour. J’avais l’impression d’avoir créé deux héroïnes qui n’avaient quasiment rien en commun.
Et puis le livre sort, et là on voit les ponts. On voit que c’est la même personne qui les a écrits, qu’il existe des obsessions communes – deux personnages très obsessionnels. Mais ce n’était pas conscient. Je l’ai découvert avec les lecteurs, au moment de la sortie.
Aujourd’hui, j’écris un troisième livre, et je suis curieuse de voir quels ponts vont continuer à exister – ou quels thèmes étaient finalement passagers. De voir si l’obsession va rester.

Maud Ventura © CaféLitté, 2026. Tous droits réservés.
Vos deux héroïnes sont des femmes qui essaient de tout contrôler – et finissent par perdre le contrôle. Est-ce ce territoire-là, celui de la maîtrise qui se fissure, qui vous fascine en tant qu’ écrivaine ?
Maud Ventura : Oui, mais encore une fois, je pense que c’est inconscient. Peut-être que dans l’écriture, je cherche moi-même beaucoup de contrôle – écrire un roman, c’est l’expérience du contrôle absolu. Si je compare ça avec un film, par exemple, il faut s’accorder avec des co-scénaristes, convaincre des producteurs, trouver des financements : c’est très collégial, fait de compromis. Le roman, lui, c’est le lieu du contrôle absolu. Si je veux tuer mon héroïne page 15, je la tue. Je fais exactement ce que je veux, sans aucune limite. Il y a là une vraie liberté, presque vertigineuse.
Et ce contrôle existe aussi dans la méthode de travail. Si je veux réécrire mon premier chapitre quarante-deux fois, je le réécris quarante-deux fois, sans déranger personne. Alors qu’en équipe, revenir sans cesse sur ce qui a déjà été validé, c’est compliqué. Donc oui, j’exerce une forme de contrôle dans l’écriture – un contrôle qui n’implique que moi, et tant mieux. Et peut-être que ça se ressent dans mes héroïnes : on y voit des femmes très en contrôle. C’est peut-être là, dans ce territoire-là, que l’écrivaine rencontre son héroïne.
Et si on regardait vos deux romans sous cet angle : Mon mari, c’est la performance amoureuse – tout calculer pour rester désirée. Célèbre, c’est la performance publique – tout calculer pour être adorée. Est-ce que ce sont, au fond, deux variations du même geste ?
Maud Ventura : Je n’avais pas vu les choses ainsi, mais j’aime beaucoup ce mot, performance. Il va très bien à Cléo – et tout aussi bien, en réalité, à l’héroïne de Mon mari, qui est elle aussi dans une forme de performance amoureuse : elle joue un rôle, elle est dans le faux.
C’est peut-être cela qui rapproche ces deux femmes : elles ne sont pas tout à fait naturelles – ou plutôt, elles ne sont pas alignées avec leurs émotions, avec ce qu’elles vivent réellement. Elles sont dans le jeu.
Donc oui – je n’avais jamais utilisé ce mot, mais je vous le vole 🙂 Il fonctionne vraiment très bien.
Dans Mon mari, on vous voyait décortiquer la passion amoureuse avec une précision presque clinique. Dans Célèbre, votre héroïne est une star internationale – un univers que vous ne connaissiez peut-être pas de l’intérieur. Et pourtant, rien n’est inventé à la légère. À la fin du livre, vous remerciez des professionnels de l’industrie musicale qui vous ont ouvert leurs portes. Pourriez-vous nous parler de ce travail de documentation ?
Maud Ventura : C’était très intéressant – c’était même la première fois que je menais un travail de cette ampleur. Pour Mon mari, je n’avais pas vraiment eu besoin de documentation, sauf sur quelques points précis. L’héroïne est professeure au collège et traductrice : je m’étais renseignée auprès d’une amie dont la mère était enseignante, pour savoir par exemple à quelle heure se termine un conseil de classe un jeudi soir. Des détails très spécifiques, mais essentiels pour moi – qu’un lecteur professeur, traducteur, ou plus tard quelqu’un issu de l’industrie musicale, ne décroche jamais de l’histoire en la trouvant peu crédible.
C’est d’ailleurs assez paradoxal : dans les deux cas, ce sont des histoires entièrement inventées. Je ne sais pas pourquoi je tiens autant à ce que tout sonne vrai, alors que tout est faux – c’est sans doute le paradoxe de la fiction.
Pour Célèbre, le besoin de documentation a été beaucoup plus important, et ça a été un vrai plaisir. Je crois qu’il me faut être réellement amoureuse de mon sujet pour que ce travail ne devienne jamais une contrainte – et Célèbre, je l’ai écrit dans la jubilation, avec beaucoup de joie. J’écrivais souvent toute la matinée, et quand j’avais besoin d’une pause, je me documentais : documentaires, podcasts sur le sujet. Cette immersion faisait partie intégrante du processus.
Je ne fonctionne pas en deux temps – six mois de documentation, puis l’écriture. J’écris à l’intuition, et certains moments demandent des réponses précises, parce qu’on ne peut pas tout inventer.
Vous parlez d’écrire à l’intuition — est-ce que cela veut dire que vous ne savez pas où vous allez en commençant un roman, que vous découvrez l’histoire en l’écrivant ?
Maud Ventura : Vous posez vraiment les bonnes questions, Anna — c’est exactement la question que je me pose moi-même, ces matins-ci. 🙂 Alors… oui et non.
J’ai une sorte de ligne directrice. Pour Mon mari, je savais que j’allais écrire l’histoire d’une femme follement amoureuse de son mari, mariée, avec deux enfants. C’est à la fois énorme et pas grand-chose : je ne savais rien de l’intrigue, mais je savais qui était mon personnage, où elle habitait, qu’elle avait des enfants — déjà beaucoup de réponses.
Pour Célèbre, c’est exactement la même chose. Je savais que j’allais écrire l’histoire d’une femme qui rêve de devenir célèbre, et qui va y arriver — l’histoire d’une mégalomanie, d’une ambition qui dévore tout. Encore une fois, ce n’est pas grand-chose, mais je savais qu’elle serait chanteuse, qu’elle réussirait, qu’elle serait prête à tout. Ça donne déjà beaucoup de matière : son enfance, sa découverte par l’industrie musicale, son ascension, l’expérience de la gloire.
J’ai donc cette ligne directrice, mais l’histoire s’affine au fil de l’écriture. Avoir un thème, ce n’est pas avoir une intrigue. Avoir une histoire non plus. L’intrigue se ficelle au fur et à mesure — les rebondissements, le découpage du récit. La documentation est arrivée de la même façon, pour m’aider sur des points très précis : à quoi ressemble un enregistrement en studio, un contrat de maison de disque, comment un chanteur ou une chanteuse est rémunéré.
Au-delà des aspects techniques — contrats, studios, rémunération — est-ce que vous avez aussi rencontré des artistes, des stars, pour cette documentation ? Est-ce qu’il y a eu des rencontres qui ont nourri Cléo ?
Maud Ventura : Oui, et c’était vraiment très éclairant. C’était surtout une façon de ne pas dire de bêtises — et aussi de valider mes intuitions. Certaines célébrités qui ont lu le livre m’ont confié avoir été frappées par la justesse de certains passages, alors que c’était parfois des choses que j’avais entièrement inventées. Le pouvoir de l’imagination, en somme.
Cette validation était très importante. Si des gens du secteur n’y avaient pas cru, ou si quelqu’un de très célèbre m’avait dit n’avoir jamais ressenti ces choses-là, j’aurais été déçue — en tout cas dans mon projet littéraire.
Qu’est-ce qui a changé dans votre façon d’écrire, par rapport à votre premier roman ?
Maud Ventura : Je pense que l’écriture de Célèbre a été plus concentrée — dans le temps, mais aussi dans l’espace, dans tout. Mon mari, je l’ai écrit en pointillé : j’étais encore étudiante, je travaillais, donc j’écrivais trois heures par-ci, trois heures par-là, sur quatre ou cinq ans. C’était un texte fragmenté. Je me souviens d’un moment où il a fallu recoller tous ces morceaux ensemble — des passages écrits quatre ans plus tôt, d’autres écrits six mois avant. J’ai dû tout retravailler pour en faire un objet cohérent, parce que mon héroïne se contredisait parfois : j’avais changé d’idée en cours de route, j’avais changé moi-même.
Pour Célèbre, ce qui a changé, c’est que je l’ai écrit sur une période plus resserrée — trois ans, ce qui reste long, mais avec une vraie unité de temps. Et surtout, je savais dès le départ qu’il y aurait une publication à la clé, alors que Mon mari, je l’avais écrit un peu à l’aveugle. J’étais donc plus tendue vers mon but, je me suis moins éparpillée — et je pense avoir moins perdu mon personnage en cours de route. C’était plus uniforme.
Maud, est-ce que ça vous arrive d’être bloquée dans l’écriture — la fameuse page blanche ? Et si oui, qu’est-ce que vous faites concrètement ?
Maud Ventura : Ce que je trouve très difficile, c’est l’entre-deux romans. Une fois que j’ai mon thème, que je suis persuadée que ce livre est le bon, je n’ai pas vraiment de page blanche. J’ai des moments de doute, de difficulté — comment faire tenir l’intrigue, la fin ne fonctionne pas, le début ne fonctionne pas. Beaucoup de problèmes de mécanique interne, beaucoup de doutes, mais pas de page blanche.
La vraie page blanche, je la vis entre chaque livre, parce que j’ai besoin d’être amoureuse de mon sujet. Quand j’ai terminé Mon mari, j’ai commencé un premier manuscrit — une trentaine de pages — puis j’ai abandonné. J’ai cru avoir trouvé l’idée de mon deuxième livre, réécrit une trentaine de pages, abandonné à nouveau. Et puis j’ai eu l’idée de Célèbre. C’est la même chose aujourd’hui, entre Célèbre et mon troisième livre.
La vraie page blanche, je la vis entre chaque livre, parce que j’ai besoin d’être amoureuse de mon sujet.
Maud Ventura
Ce sont ces périodes-là que je trouve vraiment difficiles — c’est là que je vis la page blanche, parce que je ne trouve pas l’idée qui me donnera envie d’aller jusqu’au bout. Je ne peux pas me dire : j’écris sur ce thème, et l’intérêt viendra en cours de route. J’ai besoin d’être passionnée par le sujet dès le départ.
Vous parlez de cette idée qui doit donner envie d’aller jusqu’au bout. Pour Mon mari comme pour Célèbre — quel a été le déclic, le moment où vous avez su que ce serait votre sujet : l’obsession amoureuse, puis la célébrité ?
Maud Ventura : C’est toujours un moment, une idée. Je vais écrire l’histoire d’une femme follement amoureuse de son mari — une idée presque banale, mais sur le moment, j’ai l’impression que c’est la meilleure idée qui n’ait jamais existé. C’est exactement la même chose avec Célèbre : je vais raconter l’histoire d’une femme qui veut devenir célèbre, et j’ai eu la sensation d’avoir été frappée par la foudre. Avec deux ans de recul, ce n’est pas l’idée la plus révolutionnaire — mais sur l’instant, j’ai l’impression de tenir la clé de compréhension de mon existence, et de celle de tout le monde.
Parler de célébrité, c’était soudain questionner mon rapport au travail, à l’ambition, interroger la modernité, le rapport à une vie réussie depuis l’Antiquité. Je voyais sortir les livres des autres auteurs et je me demandais presque pourquoi personne d’autre n’écrivait sur ce sujet — à ce moment-là, pour moi, c’était le seul qui compte. Vient ensuite le test de la durée. J’écris dix pages : oui, c’est intéressant. Vingt, trente, cent pages — et plus j’avance, plus j’y trouve de matière. À l’inverse, les idées que j’ai abandonnées semblaient prometteuses au départ, mais au bout de dix pages, j’avais fait le tour.
En réalité, mes sujets en cachent toujours d’autres. Écrire sur la célébrité, c’était se demander qui a envie de devenir célèbre, qui sont nos célébrités, d’où vient ce désir. Puis on creuse : interroger le rapport à la célébrité, c’est aussi interroger le rapport à l’argent — ces gens qui deviennent immensément riches du jour au lendemain. C’est interroger l’amitié : sommes-nous capables d’être heureux pour nos amis, de nous réjouir de leur succès ? C’est interroger la maternité aussi — la mère de mon héroïne a enfanté cette femme qui deviendra une icône : quel rapport garde-t-on avec ses proches en devenant un personnage public ? Qu’est-ce qu’un personnage public, au fond ? L’exercice de l’interview lui-même m’a beaucoup intéressée en écrivant ce livre — la manière dont on construit un personnage à travers le langage.
Mon sujet m’intéresse, et plus le temps passe, plus j’en découvre les couches cachées, plus j’ai l’impression que c’est le sujet le plus essentiel qui soit. Il faut sans doute accepter cette illusion quand on écrit.

© CaféLitté, 2026
Concrètement, comment avez-vous créé Cléo ? Y a-t-il eu des inspirations, des personnalités réelles qui ont nourri ce personnage ?
Maud Ventura : D’abord, c’est un personnage de fiction — donc d’abord une voix qui me parle. Les premières pages de mes livres, je les écris toujours à la main, toujours à la première personne, et je les garde encore. Dans ces premières pages, j’entends déjà une voix, un personnage qui me parle, qui me raconte son histoire — et qui a déjà une personnalité, une manière de parler. Avec le troisième livre, c’est différent : pas la même syntaxe, pas le même vocabulaire, pas la même façon de penser. Mais dès ces trois ou quatre pages, le personnage existe, il parle, il a un caractère.
C’est vraiment mon point de départ : un personnage qui me parle, une voix qui arrive jusqu’à moi. Je ne pars jamais de l’inverse, en inventant d’abord un profil et en me mettant ensuite à écrire à partir de ça — ça ne marcherait pas.
Maud Ventura
Ensuite vient le travail de documentation : j’avais besoin que Cléo soit crédible. Je me suis demandé où elle se situait dans le paysage musical actuel. Elle écrit des textes très travaillés, parce qu’elle est littéraire — peut-être le talent de Taylor Swift pour l’écriture. Le grand public s’intéresse à ses paroles, cherche à les déchiffrer. En même temps, elle a une voix rocailleuse, très reconnaissable, un peu comme Dua Lipa ou Miley Cyrus. Et un parcours académique brillant, presque à la Natalie Portman. Petit à petit, je trouve des connexions avec des stars qui existent ou ont existé, pour composer le portrait. Mais elle est d’abord elle-même, avant d’être ces autres figures.
Est-ce que votre vision de la célébrité a changé entre avant et après l’écriture du livre ?
Maud Ventura : Complètement — et c’est d’ailleurs l’un des plus grands compliments qu’on puisse me faire, quand des lecteurs me disent que leur propre vision a changé.
J’ai vécu une expérience assez révélatrice : j’avais été invitée au concert de Dua Lipa, dans une loge avec d’autres journalistes. L’une d’elles, à côté de moi, m’a confié qu’elle assistait au concert sans vraiment y être — depuis sa lecture de Célèbre, elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer que Dua Lipa, sur scène, devait elle aussi avoir mal au ventre, avoir faim, se demander ce qu’elle ferait après le concert. C’était sans doute l’un des plus beaux compliments qu’elle pouvait me faire : pendant tout le concert, elle pensait à Cléo — à ce que ça fait d’être sur scène devant cent mille personnes, à ce qu’on ressent, au moindre dysfonctionnement qui donne envie de hurler sur toute son équipe parce que le décor a un problème.
Donc oui, ça a complètement changé mon rapport à la célébrité. Beaucoup de lecteurs me disent aussi qu’ils ne peuvent plus regarder une interview de célébrité sans en voir la construction. Et je pense que ça va aussi changer mon rapport aux célébrités que je peux côtoyer — voir à quel point c’est violent d’être constamment un personnage public, et comment ça crée une distorsion dans les rapports humains.
Pensez-vous à un lecteur particulier lorsque vous écrivez ? Avez-vous un public en tête ?
Maud Ventura : Pas du tout — et je serais bien en peine de le définir. Quand je rencontre mes lecteurs, ils sont d’une diversité totale : des lectrices de 17 ans, d’autres de 77, des gens qui m’écrivent des États-Unis, de Corée, d’Italie. Pas la même langue, pas le même parcours, pas le même âge. Des hommes, des femmes, des jeunes, des moins jeunes.
Si je vise un lecteur, c’est d’abord moi. Quand j’écris un chapitre et que je m’ennuie, je le supprime. Écrire, c’est aussi travailler son goût — se demander ce qui semble juste, ce qui semble pertinent. J’écris le livre qui me paraît le plus accompli possible, pas celui que je pense parfait pour telle ou telle personne. J’en serais incapable.
Maud Ventura
Mon premier fan s’appelle Pierre. Il est routier, il habite près de Bordeaux. Il m’avait entendue en interview sur RTL en conduisant son camion — et il n’avait jamais lu un livre. Mon mari a été son premier. Depuis, je l’ai rencontré plusieurs fois en dédicace, avec son épouse. Entre Pierre et d’autres lecteurs avec qui j’ai des liens, il n’y a aucun point commun — ni l’âge, ni le métier, ni le pays. Et au fond, c’est ce que j’aime. Juste avant la parution de Célèbre, je me suis quand même demandé : est-ce que mes lecteurs vont s’intéresser aux pop stars ? J’avais écrit dans ma bulle, tellement prise par mon sujet que je ne m’étais pas posé la question. Et j’ai eu les deux retours : des gens qui ont acheté le livre pour le thème, et d’autres qui l’ont acheté malgré le thème, par fidélité à Mon mari. Les deux m’ont dit qu’ils avaient adoré. C’est peut-être ça, la réponse
On a appris récemment que Célèbre va être adapté à Hollywood. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Maud Ventura : On peut dire que Célèbre est en cours d’adaptation. Je découvre ce milieu audiovisuel où les délais peuvent être très longs, très incertains — je n’ai aucune date, aucune visibilité pour l’instant. Mais c’est déjà incroyable d’avoir été lue aux États-Unis, et d’avoir intéressé Hollywood.
C’est un moment où la fiction rencontre la réalité. Dans mon livre, je décris des choses qui se passent à Hollywood — une villa à Malibu, par exemple. Et que ce milieu s’y intéresse, je le vois comme la preuve que j’ai écrit des choses vraies. Ce sont précisément les personnes de ce monde-là qui pourraient dire : ça, ce n’est pas réaliste, ça ne fonctionne pas. Au contraire, certaines m’ont dit que c’était criant de vérité — et que ça disait quelque chose de vrai sur les stars hollywoodiennes, quelque chose qui n’avait jamais été formulé ainsi. Je trouve que c’est un beau pari : avoir écrit depuis Paris quelque chose de vrai sur Hollywood.
C’est tout le pari du roman, au fond — on n’est pas obligé d’avoir vécu une chose pour la raconter. Ça donne de l’espoir sur tout ce dont la fiction est capable.
Maud Ventura
On dit souvent que derrière chaque grand écrivain il y a d’abord un grand lecteur. Est-ce que l’écriture a changé votre rapport à la lecture ?
Maud Ventura : Oui, je suis une grande lectrice — et je lis, je crois, avec encore plus d’admiration qu’avant. Autrefois, je me laissais simplement traverser par mes lectures. Aujourd’hui s’y ajoute un regard d’autrice : je reviens sur certains passages pour comprendre comment un écrivain a construit un chapitre, en observer la mécanique de l’intérieur. Ce qui ne fait qu’accroître mon admiration.
Vous parliez de la page blanche tout à l’heure — lire de grands livres est ce qui m’en guérit. Cela me rappelle à quoi tout cela sert, que rien de tout cela n’est vain. Quand j’ai entre les mains un livre que j’aime, c’est la joie la plus grande que je connaisse. Je ne ressens pas cela devant un tableau, ni à l’écoute de la musique. C’est simplement ce qui se passe en moi avec certains livres. Quelque chose d’une intensité particulière. Et cela me rappelle qu’écrire a du sens. Qu’il est possible d’écrire des livres qui bouleversent des vies — et qui sont, à part entière, des œuvres d’art.
On sent dans votre écriture une exigence formelle, un goût pour la précision et la construction — est-ce qu’il y a des auteurs qui ont façonné ce que vous cherchez à faire en littérature ?
Maud Ventura : Il y en a beaucoup, et de façons très différentes. Quand j’ai lu Passion simple d’Annie Ernaux — l’un de mes livres préférés — j’ai eu une révélation. Un texte très court, qui ne raconte qu’une passion amoureuse, sans intrigue, sans début ni chute, sans description inutile. Rien d’un roman classique. Et je me suis dit : on a le droit de faire ça. On a le droit d’écrire sur une femme amoureuse de son mari, et rien d’autre. Ernaux m’a autorisé des choses.
Kundera m’en a autorisé d’autres. Il s’accorde des pages entières de réflexion philosophique au cœur de ses romans — dans L’Ignorance, par exemple, il ouvre sur une méditation sur la nostalgie chez Homère, et ça s’intègre parfaitement à la fiction. Ça m’a appris à oser.
Delphine de Vigan m’inspire aussi, mais différemment — par la liberté qu’elle s’est offerte dans l’ensemble de sa bibliographie. Elle a commencé avec des textes autobiographiques, basculé vers la fiction, puis l’autofiction, puis des textes très courts, une pièce de théâtre, des romans longs — avec parfois cinq ans d’écart entre deux livres. Elle incarne l’idée qu’il n’y a pas un seul chemin. Qu’on peut tout écrire, dans n’importe quel ordre, sur n’importe quel rythme.
C’est peut-être ça que chaque auteur m’apporte : la preuve qu’il existe mille manières de faire.
Et vous, comment caractériseriez-vous votre propre littérature ?
Maud Ventura : Je pense qu’il est trop tôt pour le dire — en tout cas, je ne sais pas encore. Mais j’ai hâte de le découvrir. Peut-être que dans dix ans, on se refera une interview et vous me direz : Maud, vous avez écrit dix romans de femmes à la première personne sur l’obsession — une chirurgienne obsessionnelle, une star obsessionnelle, une professeure obsessionnelle. Ou à l’inverse, vous me direz : après Mon mari et Célèbre, vous êtes partie dans quelque chose de complètement différent. Je ne sais pas. Je le découvre moi-même au fur et à mesure. Mais j’espère avoir à chaque fois le courage d’aller là où ça me semble juste.
Je pense à David Foenkinos, que vous avez interviewé il n’y a pas si longtemps. C’est un modèle dans les virages qu’il s’est autorisés — et c’est d’autant plus difficile après un succès. Il sort de La Délicatesse et va écrire Charlotte. C’était sans doute la pire chose à faire sur le papier — et en même temps, c’était la meilleure. J’adorerais expérimenter comme lui, comme Delphine de Vigan — vous surprendre avec un roman historique, puis un texte très personnel, puis autre chose encore. Mais je me pose vraiment la question : en suis-je capable ? Et plus le temps passe, plus je suis persuadée qu’on ne choisit pas les livres qu’on écrit — on écrit le livre qu’on peut écrire. À chaque moment de ma vie, je ne peux écrire qu’un seul livre. Aujourd’hui, je ne pourrais plus écrire Mon mari. Pourtant c’est moi qui l’ai écrit, il n’y a pas si longtemps. Si on me disait que le manuscrit a disparu et qu’il faut le réécrire — je ne saurais même pas par où commencer…
Parce qu’il n’y a plus la même part de vous dedans ?
Maud Ventura : C’est ça — ça ne brûle plus. J’ai besoin que mon sujet me consume au moment où je l’écris. Aujourd’hui, je ne pourrais plus écrire ni Mon mari ni Célèbre. Pendant trois ans, ce roman était partout dans ma vie : sur le trajet, j’écoutais des interviews de célébrités, je cherchais l’anecdote la plus enfouie sur une pop star hollywoodienne. Avec le recul, ça paraît fou — sur le moment, ça me semblait la façon la plus naturelle d’occuper mes journées.
J’adorerais pouvoir choisir ce que j’écris. Mais j’ai le sentiment de ne pas vraiment choisir. Peut-être resterai-je toujours sur des femmes obsessionnelles — parce que c’est peut-être tout ce que je sais faire. J’espère néanmoins avoir le courage, si l’envie d’aller ailleurs se présente, de prendre ce risque.
Ce que j’admirerais profondément, c’est l’étendue — écrire à la première personne, à la troisième, au présent, au passé, des textes courts, des textes longs. Je le vois chez Delphine de Vigan, cette liberté formelle totale. J’adorerais en être capable. L’avenir nous le dira.

Maud Ventura © CaféLitté, 2026. Tous droits réservés.
Vous avez dit tout à l’heure que lire de grands livres vous soigne — et que c’est possible d’écrire des livres qui bouleversent des vies. Dans un monde saturé d’images et de contenus, qu’est-ce qui rend la littérature irremplaçable, selon vous ?
Maud Ventura : Je vais peut-être décevoir, mais je ne crois pas à une supériorité de la littérature sur les autres formes d’art. Dans ma vie, oui — elle a tout changé, c’est ce qui compte le plus pour moi. Mais certaines personnes me disent qu’elles vont à l’opéra trois fois par semaine et qu’elles y pleurent toutes les larmes de leur corps. Ce n’est pas mon cas. Il y a des expériences artistiques auxquelles je n’ai tout simplement pas accès — et à l’inverse, le bouleversement que je vis devant un livre, d’autres le vivent dans un musée. Je me méfie donc de culpabiliser ceux qui ne lisent pas.
Cela dit, je pense que la question n’est pas tant d’aimer la littérature que de trouver ses livres. Quand quelqu’un me dit qu’il n’aime pas lire, ce que je pense au fond, c’est qu’il n’a pas encore trouvé les siens. Et c’est là que les bibliothèques font un travail remarquable. Quand j’ai des pannes de lecture — ces moments où j’achète des livres qui me déçoivent, où je tourne en rond — je vais à la bibliothèque. J’emprunte beaucoup, je prends le risque d’être déçue, et c’est souvent là que je découvre de nouveaux auteurs. C’est un lieu pour s’essayer au roman graphique, à la poésie, à des auteurs dont on a entendu parler sans jamais les avoir lus. Si j’aime un livre au-delà des dix premières pages, je vais l’acheter — parce que j’aime trop le surligner, l’avoir avec moi. Je ne peux pas rendre à la bibliothèque un livre que j’aime.
Ce que j’ajouterais, c’est que la littérature a cette force rare d’être à la fois un art majeur et un objet accessible. Quand je lis un chef-d’œuvre en poche, ça m’émeut sincèrement : tout le monde peut avoir accès à ça pour huit euros. Face au prix d’une place de cinéma, d’une exposition, d’un concert — il y a quelque chose d’assez vertigineux dans le fait qu’un livre capable de vous bouleverser tienne dans votre sac pour huit euros. On peut l’offrir, le prêter, en racheter un exemplaire à l’autre bout du monde.
J’aime l’objet livre pour ce qu’il est : pas de batterie, pas de connexion, toujours disponible. Un film préféré, on ne peut pas y accéder à n’importe quel moment. Mes livres, eux, sont là — je peux en relire un passage ce soir, dans dix ans, les annoter, les donner. Il y a dans cet objet-là quelque chose de profondément réjouissant.

Maud Ventura © CaféLitté, 2026. Tous droits réservés.

