Second roman de l’Américain Nathan Hill, sept ans après Les Fantômes du vieux pays, Bien-être (Gallimard, traduit par Nathalie Bru) retrace vingt ans dans la vie d’un couple, de leur coup de foudre dans le Chicago underground des années 1990 à l’épreuve de la vie de famille, de la gentrification et des applis de développement personnel. Sous couvert d’une histoire d’amour, l’auteur y dissèque l’époque tout entière — effet placebo, réseaux sociaux, injonction permanente au bonheur. Un roman-monde aussi drôle que bouleversant, notre coup de cœur du mois. 770 pages de plaisir, d’intelligence et de larmes…
On vit à une époque où quelques vidéos, podcasts ou publications Instagram donnent parfois l’illusion de comprendre le monde. On accumule des concepts, on emprunte le vocabulaire de la psychologie, des biais cognitifs ou du développement personnel, et l’on croit avoir saisi la complexité de l’être humain.
Bien-être de Nathan Hill rappelle exactement l’inverse.
Le genre n’a pourtant rien d’évident : ces romans à la construction foisonnante, qui multiplient digressions et changements de perspective, rebutent souvent. Ici, tout finit par trouver sa place.
Nathan Hill réussit un pari rare : écrire un véritable roman d’idées sans jamais sacrifier ses personnages. On y retrouve tout : le placebo, les biais cognitifs, les traumatismes, la mémoire, le déterminisme, les récits que nous nous racontons, les réseaux sociaux, l’injonction permanente à être heureux… Mais rien n’est plaqué. Rien n’est démonstratif. Les idées ne sont pas expliquées, elles sont vécues.
Ce qui frappe peut-être le plus, c’est que jusqu’à bien plus de la moitié du roman, tout semble mener vers une direction claire. Puis, presque imperceptiblement, le récit déplace son centre de gravité. Les dernières pages prennent complètement à contre-pied. Le tout porté par une plume à la fois poétique, drôle, d’une immense finesse psychologique et d’une rare justesse.
Un immense coup de cœur. De ceux qui donnent l’impression de refermer un livre en comprenant un peu mieux les autres, notre époque… et certains endroits de soi-même.

Nathan Hill © Francesca Mantovani / Gallimard
Deux fenêtres qui se font face
Tout commence par une image simple, presque muette. Chicago, au début des années 1990. Deux anciens entrepôts reconvertis en ateliers d’artistes se font face, séparés par une ruelle étroite. À l’une des fenêtres, Jack Baker, jeune photographe venu des grandes plaines du Kansas, hébergé gratuitement par son propriétaire en échange de quelques clichés sur la mutation du quartier de Wicker Park. À l’autre, Elizabeth Augustine, étudiante en rupture avec une famille bourgeoise et peu recommandable. Sans se connaître, ils s’observent chaque soir, devinent l’autre à travers les lumières qui s’allument et s’éteignent. Quand ils finissent par se rencontrer dans un bar, c’est le coup de foudre.
Vingt ans plus tard, le couple est marié, parent d’un petit garçon difficile, Toby, et sur le point d’acheter un appartement dans un programme immobilier haut de gamme. Jack enseigne la photographie à temps partiel ; Elizabeth dirige un institut, Wellness, qui étudie l’effet placebo — et notamment son application aux histoires d’amour. C’est de ce présent conjugal fissuré, et de ce passé qui n’a jamais cessé de le travailler en sous-main, que Nathan Hill tire toute la matière de son roman, construit en perpétuels allers-retours temporels.
Une galerie de personnages d’une précision rare
Ce qui frappe, dans Bien-être, c’est le refus de tout personnage secondaire au rabais. Chacun porte sa part de vérité et de contradiction.
Jack, d’abord, façonné par l’enfance dans les Flint Hills du Kansas, une terre de fermiers taiseux et de brûlis contrôlés. Sa mère, Ruth, s’est murée dans une dureté religieuse après la mort de sa fille aînée, Evelyn, peintre et grande sœur adorée de Jack, disparue dans un incendie de prairie à la suite d’un malentendu resté irrésolu pendant des décennies. Ruth n’a jamais cessé de rendre Jack responsable de ce drame. Son père, Lawrence, plus tendre dans le souvenir de Jack, sombre avec l’âge dans le complotisme des réseaux sociaux — Nathan Hill consacre à sa dérive sur Facebook l’une des démonstrations les plus fines et les plus inquiétantes du roman sur la mécanique des algorithmes et de la désinformation.
Elizabeth, à l’opposé, grandit dans une famille fortunée dont la richesse repose sur plusieurs générations de pratiques peu glorieuses. Fille unique d’un père narcissique et exigeant, déracinée au gré de sa carrière politique, elle se construit dans la psychologie cognitive comme on se construit un refuge — et finit par diriger la clinique Wellness sous l’aile de son mentor, le docteur Sanborne, qui l’a recrutée des années plus tôt pour une étude sur le coup de foudre.
Autour d’eux gravitent des figures tout aussi marquantes : Benjamin, ancien logeur généreux de Jack devenu promoteur immobilier du quartier huppé où le couple projette d’emménager ; Brandie, mère d’élève à l’école de Toby, dont le vernis de pensée positive et de bienveillance de façade — proche des mouvances évangéliques et du développement personnel version Instagram — cache une capacité de nuisance redoutable ; ou encore Kate et Kyle, ce couple en mariage ouvert qui pousse Jack et Elizabeth à interroger, non sans malaise, les limites de leur propre histoire. Et puis Toby, l’enfant, dont les colères et les difficultés à s’intégrer disent, sans un mot d’analyse superflu, tout le poids que fait peser sur lui un couple en train de se chercher.
Nathan Hill ne juge aucun de ces personnages. Même Brandie, qu’on pourrait détester d’emblée, devient le miroir grinçant d’une époque entière — celle des existences optimisées, racontées, mises en scène.
Ce que le roman raconte vraiment
Sous l’histoire d’amour affleure un roman d’idées d’une ambition rare : l’effet placebo comme métaphore filée de tout ce à quoi nous choisissons de croire — l’amour, le couple, le bonheur, les récits que nous nous racontons pour tenir debout. Elizabeth le formule presque malgré elle : peu importe qu’une croyance soit fondée, si elle produit ses effets. Son couple avec Jack fonctionne-t-il sur ce même principe ?
Nathan Hill y greffe, sans jamais alourdir le récit, une réflexion sur la mémoire et le déterminisme familial, sur la gentrification de Chicago, sur l’essor d’internet et des réseaux sociaux, sur l’injonction contemporaine à l’épanouissement permanent. Le roman avance par cercles concentriques : chaque plongée dans l’enfance de Jack ou d’Elizabeth éclaire un peu plus leur présent, sans jamais donner l’impression d’un dispositif démonstratif. C’est précisément ce tour de force — des idées denses, jamais surlignées — qui distingue Bien-être de tant de romans contemporains sur le couple ou la psychologie populaire.
Une écriture qui tient sur la durée
Le roman doit beaucoup à sa construction en va-et-vient — passé et présent s’éclairant mutuellement — héritée déjà du premier roman de Nathan Hill, The Nix, publié en français sous le titre Les Fantômes du vieux pays. On y retrouve la même patience à ancrer chaque personnage dans son histoire, la même capacité à faire cohabiter la satire sociale la plus mordante avec une tendresse presque désarmante pour ses personnages les plus imparfaits.
Le livre côté traduction française
Bien-être est paru chez Gallimard le 22 août 2024, dans le cadre de la rentrée littéraire d’automne, dans une traduction de l’anglais (États-Unis) signée Nathalie Bru. L’édition brochée compte 688 pages ; une édition Folio, parue en avril 2026, en compte environ 800. Le titre original, Wellness, avait été publié aux États-Unis en 2023 chez Knopf. Le roman a reçu le Grand Prix de littérature américaine 2024 et figurait parmi les finalistes du prix Femina étranger la même année.
En somme
Bien-être n’est pas seulement une histoire d’amour qui se délite sous le poids des compromis et du temps. C’est un roman-monde, à la fois drôle et bouleversant, qui prend pour prétexte un couple pour dire quelque chose de beaucoup plus vaste : comment nous nous inventons des histoires — sur nous-mêmes, sur les autres, sur ce que serait une vie réussie — pour tenir debout. Un livre qui referme, en même temps que ses pages, un peu de la naïveté avec laquelle on croit se connaître.

